de Corondar » Mer 22 Avr 2020 10:14
Je suis plutôt team Tirnam sur ce coup là : j'ai moi aussi quelques difficultés à me projeter sur un scénario où Trump sortirait de tout ça dans une situation parfaite pour lui, en ayant pris aucun coup (ni aucun coût).
Si Trump avait joué la carte du père de la Nation face à une situation de crise, ce serait peut-être un poil différent (et encore, vu l'aspect ultra clivant du personnage, je ne sais pas si ce genre de stratégie aurait tant fonctionné que ça ?), mais là , ce n'est pas le cas.
Trump avait déjà arrêté sa stratégie électorale pour novembre (depuis 3 ans environ) : l'économie est florissante (uniquement grâce à lui bien sur :) ) et les démocrates sont des gros nuls. Et, le problème, c'est que Trump ne fait pas dans l'introspection, et il ne revient quasiment jamais sur des décisions qu'il a prises en mode "j'ai fait une boulette, comment la réparer ?".
Dans une campagne normale, avec un candidat un peu plus classique, à l'heure actuelle ça turbinerait sec pour imaginer des stratégies alternatives, avec comment les présenter et les vendre. Dans une campagne Trump, point de tout ça : le chef a toujours raison, et tenter de lui dire que peut-être, il pourrait faire mieux ou différent, c'est s'exposer à être exclu.
Depuis 3 mois, Trump garde le cap : il fera campagne sur une économie florissante, et si l'économie devait ne pas l'être vraiment (ou pas du tout), il faudra convaincre la majorité des Américains qu'il n'y est pour rien, et que c'est uniquement de la faute de ces gros nuls de démocrates. Ça c'est pour le volet stratégie électorale.
Penchons nous sur le volet politique maintenant.
La crise actuelle pourrait valider certains aspects de la rhétorique trumpiste : le monde extérieur comme source de dangers et le repli sur soi comme seule alternative. Le problème c'est que pour que cela puisse vraiment marcher il aurait fallu encore une fois que Trump mette vraiment en pratique tout ça d'entrée de jeu : fermeture de l'espace aérien US dès février (et de tout l'espace, pas seulement en provenance de la Chine), dénonciation dès février de la Chine (jusque début mars, Trump aussi tressait des couronnes de lauriers à la gestion de la crise par la Chine). Encore une fois, ce n'est pas l'option qu'il a retenue (car elle aurait aussi cautionné la fin de l'embellie économique). Le gros souci, c'est que la crise actuelle valide aussi (et de manière beaucoup plus intuitive) beaucoup d'aspects de la rhétorique démocrate : le besoin impérieux de protection sociale et de couverture santé. Et là , pour le coup, ça renforce leur stratégie électorale de base : avec nous vous serez mieux protégés par l'état, et Trump est un gros nul.
Evidemment, il est très difficile de savoir comment va évoluer la situation à court et à moyen terme. Personnellement, il y a encore 2 mois je pronostiquais une très courte victoire de Trump au collège électoral, malgré un retard plus important qu'il y a 4 ans sur le vote populaire. Je basais cette idée sur plusieurs éléments : Trump était sortant dans un contexte économique florissant, mais il restait ultra clivant face à des démocrates ayant l'avantage du vote populaire. Et donc, dans ce scénario là , je n'excluais pas non plus une victoire démocrate avec quelques bascules d'états stratégiques.
Si l'art du pronostique politique est subtil et incertain, l'art du pronostique économique est lui carrément mystique, faisant intervenir la lecture des cartes et des entrailles de poulets :). Même si on part sur un rebond de l'économie après l'été, il est plus ou moins acquis qu'en novembre on ne reviendra pas à la situation antérieure identique, et que Trump aura un environnement économique moins favorable qu'il l'espérait au départ. Et même dans l'option la plus optimiste, certains secteurs seront en crise (le tourisme, le transport aérien, les activités de loisirs...), sans même parler des conséquences potentielles des contre mesures (le risque inflationniste, vu le flot de cash déversé par les différents gouvernements de la planète pour contrer les effets de la crise, est une possibilité par exemple). Bref, même un scénario optimiste rend l'argument de campagne de Trump moins performant.
Quant à imaginer une situation dégradée (crise économique forte, retours épidémiques...) dans laquelle Trump tirerait les marrons du feu, personnellement, j'ai toutes les peines du monde à me l'imaginer. Quand l'économie va mal, surtout si elle va vraiment très mal, les gouvernants vont mal aussi. Surtout quand les gouvernants en question ont une gestion de la crise perçue négativement. Et là aussi je rejoins Tirnam : si déjà Trump n'a pas réussi à tirer significativement profit de la crise dans sa phase aiguë, un rebond dans une crise larvée et longue me parait très contre-intuitif.
Enfin, j'aimerais revenir un peu sur l'aspect col bleu de la question. Trump avait obtenu auprès des cols bleus lors de la générale de 2016 des scores excellents. Mais, cet électorat là reste un électorat tangent, pas un électorat acquis. Trump peut faire et dire ce qu'il veut, sa base républicaine (personnellement je parle désormais plus d'adeptes que de soutiens) le suivra partout, peu importe ce qu'il fait ou ce qu'il dit. Mais les cols bleus ne sont pas dans cette catégorie. Les cols bleus républicains oui, mais ce n'est pas là la majorité des cols bleus. Les autres jugeront sur pièce.
Enfin, si la crise peut éventuellement (peut, c'est pas acquis) permettre à Trump de marquer quelques points auprès des cols bleus, c'est pas forcément le cas pour tous les autres électorats tangents.
Prenons le cas de la Pennsylvanie. Dans cet état, le succès de Trump en 2016 s'est construit sur 3 éléments : un succès chez les cols bleus, des scores météoritiques dans les zones rurales, et des bons scores dans plusieurs banlieues tangentes. Dans le même temps, Clinton faisait elle de très bons scores dans les zones démocrates et les centres urbains. A supposer que dans cet état Trump maintienne éventuellement ses marges chez les cols bleus (ça reste un si déjà ), il faudrait que Biden se révèle aussi mauvais que Clinton dans les zones rurales (là aussi, c'est un si), surtout, il faudrait que la crise du Covid ne fasse pas perdre de plumes à Trump dans les banlieues.
Or, dans cet électorat là (plus aisé et plus CSP+), Trump et les républicains sont en très net repli depuis 3 ans. Et, pour cet électorat là , l'épisode Covid est pas très positif pour Trump. Déjà , eux, avec le télétravail, ils seront moins impactés par la crise, et les thématiques trumpistes marcheront sans doute moins que les thématiques démocrates dans ce contexte.
Bref, tout ça pour dire que j'ai du mal à imaginer un scénario aux conséquences globalement positives pour Trump dans tout ça.
A la limite, Trump et les républicains peuvent peut-être espérer une grosse désorganisation du scrutin en novembre pour cause de retour de l'épidémie, et tout faire pour que ces perturbations tournent à leur avantage au niveau des pratiques de votes ? Mais même dans ce scénario là , les démocrates auraient aussi quelques armes à faire valoir...