Je crois naturellement que le résultat de demain peut livrer beaucoup de surprises, dans la mesure où l'on ne connaît pas le corps électoral de cette primaire (les sondés eux-mêmes ne savent souvent pas s'ils vont voter). Néanmoins, si on se réfère à la primaire socialiste de 2011, on peut anticiper que les candidats qui tireront le mieux leur épingle du jeu seront ceux qui sont les plus en phase avec l'électorat de droite. En 2011, les sondages avaient surestimé l'aile droite du parti : Hollande était donné à 45-46% par tous les sondages dans la dernière ligne droite et a terminé sous les 40%. Et que l'on ne me parle pas de la fameuse marge d'erreur (ici, au moins 4 sondages donnaient ce résultat, il me semble) dont je constate que beaucoup la brandissent à toutes les occasions sans visiblement savoir ce que c'est
(voir mon dernier post sur le sujet). Royal qui était donnée à 13% a terminé à 7%. Côté aile gauche, Aubry était à 24-25% et a fini au-dessus de 30%, tandis que le candidat le plus à gauche de la primaire a doublé le score que lui permettaient les derniers sondages (on notera la dynamique haussière en fin de campagne). En transposant une situation semblable sur la primaire de demain, en prenant en compte la qualité de la campagne des candidats, ainsi que leurs propositions, j'en viens à l'appréciation personnelle suivante.
Alain Juppé a longtemps fait figure de favori dans cette campagne, et cela s'est ressenti dans ses prestations dans les débats. Pas beaucoup de prises de risques : il avait beaucoup à perdre. Il n'a d'ailleurs pas insisté sur les propositions qui seraient les plus à même de rebuter l'électorat de droite. Personne ne l'a attaqué dessus d'ailleurs : les seules véritables attaques qu'il a subies de la part de ses concurrents concernaient sa stratégie (Bayrou et cie), mais pas ses propositions. Concernant son électorat potentiel, il est si on en croit les sondages franchement masculin, plutôt âgé et se concentre beaucoup sur un éventail allant du centre-gauche au centre-droit. Il devrait donc profiter de la surparticipation des personnes âgées mais sera pénalisé par la moindre mobilisation de l'électorat de gauche, voire du centre, dont je pense qu'ils seront peu mobilisés dans cette primaire.
Nicolas Sarkozy a clairement concentré son discours sur le rejet des élites et sur le "parler vrai". Néanmoins, il a tellement caricaturé les sujets que la ficelle est trop grosse. Ses prestations pendant les débats m'ont semblé très moyennes et je pense que sa déclaration de vote en faveur de Hollande dans le cadre d'un pour l'instant très hypothétique duel Hollande-Le Pen n'a pu que rebuter l'électorat FN ainsi qu'une grosse partie de l'aile droite de LR. Son électorat potentiel mesuré est plutôt féminin, franchement jeune et populaire. Cela pourrait lui jouer des tours dans le cadre d'une participation faible, mais il compenserait très largement grâce à son noyau dur de militants. Il aurait finalement intérêt à une participation plutôt modeste.
François Fillon bénéficie indéniablement d'une énorme dynamique de fin de campagne et je ne pense pas que cette soudaine envolée soit simplement le fait de faux sondages destinés à vouloir entretenir le suspense. Imaginons un peu la crédibilité des instituts de sondages déjà fort décriés si Fillon faisait 15% alors que tous les sondages faits dans la dernière ligne droite le donnaient au-dessus de 25%. Néanmoins, il n'est pas exclu qu'après une très forte poussée, il soit encore un peu réhaussé pour le mettre à égalité avec Juppé et Sarkozy. Comme ça, quel que soit le duel de dimanche soir, les sondeurs pourront dire : "Nous l'avions prévu". Notons que son électorat vient beaucoup de la droite (très peu de la gauche, et du centre en quantité très limitée) et est très âgé. On mesure autour de 5% des moins de 35 ans qui voteraient Fillon contre 35% pour les plus de 65 ans, avec une augmentation quasi-linéaire des intentions de vote avec l'âge Cela dit, relativement à la marge d'erreur qui est énorme avec de si petits sous-échantillons, trop peu de sondages ont publié un détail par âge pour prendre ce résultat autrement qu'avec des pincettes, mais les rares qui ont été réalisés étaient cohérents entre eux, donc il doit y avoir une certaine réalité derrière tout ça. Ces données tendraient à prévoir un différentiel de participation favorable à Fillon. Il a de plus plutôt bien géré les débats, ce qui est à mettre à son compte.
Il est loin le temps où Bruno Le Maire était le troisième homme de cette primaire, et ce n'est pas le différentiel de participation qu'on peut attendre de son électorat, plutôt jeune, qui va l'aider. Politiquement, son électorat est assez bien réparti sur le spectre politique (relativement à l'électorat global potentiel de la primaire). Je note toutefois que Le Maire a un don pour rater ses prestations en débat. Effacé dans le premier, franchement catastrophique dans le second, celui de cette semaine n'a pas été terrible non plus. Une fois à terre, ses concurrents en ont visiblement profité pour le terminer à coups de pompes (c'est beau, la politique :) ). Les piques à son encontre ont été multipliées (même par Elkabbach...). Il faut dire qu'il a tendu le bâton pour se faire battre : toute sa campagne a été marquée par le terme du renouveau (déjà une grave erreur de se limiter à cela) mais il a réussi dans le dernier débat à scier la branche sur laquelle il avait élu domicile en répondant qu'il avait déjà de nombreuses années de politique derrière lui pour monter que lui aussi avait de l'expérience... Il a également pris les Verts en exemple (concernant le fameux renouveau), ce qu'il fait aussi dans ses meetings, et qui n'est pas selon moi, le meilleur moyen d'attirer l'électeur de droite moyen. Les critiques les plus virulentes venaient de NKM, qui a naturellement le plus à gagner dans la chute de Le Maire pour lui ravir la quatrième place symbolique.
NKM cumule deux handicaps : son électorat vient énormément de la gauche, même pas des sympathisants MoDem qui la boudent au profit de Juppé, et est très jeune (a priori plus dur à mobiliser donc). Elle est aussi la plus éloignée des positions du centre de gravité du coeur de l'électorat de droite (ceux qui explique la composition de son électorat). Sa stratégie m'a semblé très mauvaise à bien des égards : dire qu'il faut voter pour elle pour le simple fait qu'elle est une femme est totalement suicidaire dans le cadre d'une primaire de la droite, dont une bonne partie tient à la méritocratie. Jouer la carte "être une femme" ne marcherait même pas dans une primaire EELV (pour preuve avec la dernière où c'est le seul homme candidat qui a été désigné). Alors une primaire de la droite... Certaines de ses thématiques, bien qu'éloignés des fondamentaux de la droite, sont intéressantes (développement du numérique, de l'auto-entrepreneuriat....) et peuvent capter un électorat indépendant centriste loin d'être négligeable mais sans faire de grosses vagues. NKM peut toutefois espérer la quatrième place si Le Maire continue de s'effondrer mais aussi finir sixième (derrière Poisson ?)
Je n'ai pas grand-chose à dire sur Jean-François Copé qui m'a semblé ne participer à cette campagne que pour obtenir une tribune qui lui permettrait de dire à qui veut l'entendre qu'il est innocent de tous les maux dont on l'accuse. On notera néanmoins que son électorat potentiel est très jeune si on n'en croit le détail des sondages : le dernier allait même jusqu'à le créditer de 11% chez les moins de 35 ans, et de 0% chez les plus de 65 ans... Cela pourrait lui jouer des tours demain mais il n'a pas grand-chose à perdre.
Jean-Frédéric Poisson a fait des performances plutôt correctes durant les débats (le premier débat, franchement excellente même, mais le troisième assez brouillon toutefois) ce qui lui a permis de gagner en visibilité et en notoriété et de combler ainsi son principal point faible, son anonymat. Il a également pour atout d'être le seul candidat opposé à l'ultra-libéralisme et n'aura pas à partager cette frange de l'électorat qui y est réticente avec un autre concurrent. Cela dit, cette frange est assez faible et surtout, moins mobilisable. Poisson semble aussi capter quelques électeurs de gauche, mais les enquêtes ne sont pas assez précises pour déclarer quelque chose de bien définitif. Et si l'électorat de gauche peut se retrouver dans les positions sociales de Poisson, c'est une toute autre histoire sur les questions sociétales. Or, ce sont bien les questions sociétales qui priment sur les questions sociales pour une très grande partie de l'électorat... Poisson peut très bien terminer devant Copé dont l'image est désastreuse, voire devant NKM si celle-ci pâtit de vote utile sur Juppé de son électorat dont la présence au second tour est menacée.
Mon pronostic pour demain (un peu au doigt mouillé, je l'accorde) :
Sarkozy : 31%
Fillon : 27%
Juppé : 27%
Le Maire : 6,5%
NKM : 3%
Poisson : 3%
Copé : 2,5%
Très grosse incertitude concernant l'ordre du trio de tête comme pour celui du quatuor de queue. Cela dit, la composition de ces deux ensembles ne fait aucun doute.