Je m'excuse d'avance pour la longueur de ce post...
Déjà , en préambule, les événements d'hier nous rappellent à tous à quel point la démocratie est un bien précieux et fragile, qui peut toujours être menacée par la démagogie et le populisme.
Il me semble important de revenir sur les faits et la chronologie des événements :
1) Dans la matinée, Pence a eu un entretien un peu houleux avec Trump, lui confirmant qu'il validerait la victoire de Biden, comme la loi et la constitution l'y obligent (précisons que ce n'était pas la première fois que Pence confirmait ce point à Trump, mais il semblerait qu'il aurait été plus ferme que précédemment à ce sujet). Dans la foulée d'ailleurs, Pence a publié une lettre publique où il confirmait cet état de fait.
https://www.pbs.org/newshour/politics/r ... oral-votesPour résumer la teneur de ce courrier : Pence dit qu'il avait quelques "préoccupations électorales" relatives au scrutin du 03 novembre, mais que tous les recours juridiques et légaux à ce sujet ont été épuisés, et qu'en conséquence il comptait suivre scrupuleusement la loi et la constitution et faire son devoir en tant que VP.
Suite à cet entretien et à la publication de cette lettre Trump serait rentré dans une rage folle.
2) Comme prévu, en fin de matinée, Trump s'est rendu, avec ses enfants et Giuliani, devant la foule de ses adeptes (le terme me semble approprié), réunis à son appel sur les pelouses du
National Mall, non loin de la Maison Blanche. J'invite toute personne qui voudrait se faire une idée précise des tenants et des aboutissants des émeutes qui ont suivi de regarder l'ensemble des interventions du clan Trump devant cette foule. C'est très éclairant.
https://www.nytimes.com/2021/01/06/us/p ... pitol.htmlLà aussi, pour résumer, Trump s'est livré à sa litanie habituelle sur l'élection volée, les fraudes imaginaires, blablabla... Jusque là , la routine hélas. Mais ça s'est très vite gâté. Trump s'est lancé dans une harangue extrêmement violente, dénonçant la "lâcheté" du Congrès et du VP, qui s'apprêtaient à le dépouiller, selon lui, de son mandat légitime. Il a dit que le temps n'était plus à la "faiblesse", mais à la "force". Il a dit que les républicains étaient trop "respectueux", qu'il fallait "combattre de manière plus forte". Son fils Junior, a lui délivré un message en forme de menaces, prévenant les "républicains déloyaux" que, je cite : "nous venons pour vous". Giuliani a lui annoncé qu'était venu le temps du "procès par combat". Et Trump a conclu en appelant ses adeptes à marcher sur le Capitole pour sauver le pays et la nation.
Le moins qu'on puisse dire, c'est que les émeutiers ont pris très à cœur d'appliquer les consignes que le clan Trump venait méthodiquement de leur livrer...
3) A partir de là , ce fut l'escalade. Les milliers de manifestants sont arrivés devant un Capitole étrangement peu protégé par la seule police du Parlement (aucun cordon de policiers de DC ni de membres de la garde nationale, dont la maire de la ville avait pourtant déjà demandée la mobilisation à ce moment là ). La police du Capitole avait semble t il envisagé de confiner la foule avec l'usage de barrières (qui pour information étaient là en anticipation de la passation de pouvoir du 20 janvier et n'avaient pas été spécifiquement installées pour la manifestation du 06 janvier). Clairement, ça n'a pas tenu, et, très rapidement les insurgés ont franchi les barrières et ont investi le bâtiment.
A ce moment là , le Congrès avait déjà commencé à examiner la certification des résultats présidentiels. Les résultats de l'Alabama et l'Alaska avaient déjà été validés (c'est connu : seuls les états qui votent Trump sont valides ?), et 2 parlementaires de chaque chambre ayant déjà objecté à la validation des résultats en Arizona (Cruz pour le Sénat et je ne sais quel représentant républicain pour la Chambre), les 2 chambres avaient déjà regagné leurs hémicycles respectifs pour débattre des résultats en Arizona. Les débats étaient en cours depuis environ 20 minutes lorsque les insurgés ont commencé à envahir le bâtiment. Bâtiment dans lequel se trouvaient donc le VP Pence, et la Speaker Pelosi (les 2 premières personnes dans la liste de succession présidentielle, pour mémoire).
Les forces de la police du Capitole (qui ne sont pas extrêmement nombreuses) ont physiquement bloqué les manifestants le plus longtemps possible, essentiellement pour permettre l'évacuation des parlementaires. Certains sont allés se barricader dans leurs bureaux (seuls les membres les plus en vue des caucus ont des bureaux dans l'enceinte même du Capitole, les autres sont situés dans d'autres bâtiments un peu plus loin qu'ils ont rejoint escortés par la police du Capitole et les membres du
secret service), Pelosi ayant elle été emmenée par les agents du
secret service au bunker du Capitole. A l'heure actuelle, il existe toujours une incertitude et des versions contradictoires pour savoir si Pence fut exfiltré du Capitole ou si lui aussi a été placé en sécurité dans le bunker (ce qui, si c'est bien le cas serait une entorse à la politique de protection des hauts personnages de l'Etat : normalement on évite de les concentrer au même endroit en période de crise, mais vu la situation chaotique les agents du
secret service ont peut-être estimé que l'extraction du VP était trop dangereuse, et qu'il était préférable de garder le VP et la Speaker dans le bunker ?).
Il faut souligner ici que cette opération de protection des parlementaires a sans doute été la seule opération des forces de l'ordre réellement héroïque et professionnelle de la journée, je n'ose imaginer ce qu'il serait arrivé si des parlementaires démocrates connus (type AOC, Sanders ou Booker ?) étaient tombés sous la main des insurgés (on aurait peut-être eu droit à un lynchage en direct sur les réseaux sociaux ?).
Une fois que les parlementaires et les officiels ont été mis en sécurité, la police du Capitole a laissé la place aux insurgés qui ont pu s'en donner à cœur joie. Je ne m’appesantirai pas plus que ça sur les vidéos et photographies historiques (à mon avis, il y a du prix Pullitzer dans l'air pour certains :) ) qui ont désormais fait le tour du monde.
Personnellement je retiens cette photo incroyable de l'insurgé qui porte fièrement la bannière confédérée (là aussi pour rappel : on parle bien de ce symbole des confédérés sudistes qui appelaient à la fin de l'Union et au maintien de l'esclavage) dans l'enceinte du Capitole (ce serait à vérifier, mais je crois bien que c'est là une première historique ?). On devrait faire installer d'urgence une dynamo électrique reliée au cercueil de Lincoln : avec les salto qu'il doit faire dans sa tombe depuis 24 heures, il y a peut-être moyen d'alimenter DC en électricité ?
Mais là où la photo est incroyable c'est sur ce qu'on voit en arrière plan : un portrait de l'ex sénateur Calhoun de Caroline du Sud (ardent défenseur de la sécession et de l'esclavage), un portrait de l'ex sénateur Sumner du Massachusetts (lui ardent abolitionniste de l'esclavage) et un buste du président Nixon (qui, à mon sens, vient officiellement de perdre hier son titre de président le plus corrompu de l'histoire US, ça n'engage que moi).
Après 4 heures de pillage, les insurgés ont été délogés du bâtiment (après intervention de la garde nationale et de policiers venus en renfort de Virginie et du Maryland), et repoussés plus loin. Malgré le couvre-feu établi par la maire de DC, les forces de l'ordre se sont contentées de les maintenir le plus loin possible du Congrès, pour que ce dernier puisse reprendre ses travaux (je compte faire un post dans le topic sur la présidentielle américaine sur les travaux en question, sur lesquels il y a aussi beaucoup à dire).
Là aussi, ça n'engage que moi, mais j'ai du mal à ne pas constater l'immense différence de traitements des manifestants entre ceux qui ont manifesté l'été dernier lors des suites de bavures policières (manifestants qui pour rappel n'ont pas attaqué le Capitole à l'époque) et ceux d'hier. Je trouve que les forces de l'ordre ont été beaucoup plus agressives et pro actives contre les premiers que les seconds...
Suite à tous les dysfonctionnement évidents de la sécurité du Capitole, des commissions d'enquêtes et des poursuites pour ces manquements sont plus que probables. A mon avis, certains officiels et responsables vont être poussés à la démission.
Bilan : 4 morts (pour ces derniers, là aussi c'est un peu flou, mais il semble que tous soient des insurgés, une femme abattue par la police du Capitole et 3 morts suite à des "urgences médicales", à priori des crises cardiaques et/ou des chutes mortelles lors de l'escalade de certains murs de l'édifice ?), au moins une vingtaine de blessés chez les forces de l'ordre, 2 bombes artisanales désamorcées (aux abords des sièges des parti démocrate et républicain à priori ?), bombes qui à elles seules posent énormément de questions (elles ont forcément été fabriquées en amont et pas sur le pouce ?), et une cinquantaine de personnes arrêtées.
https://thehill.com/homenews/533057-dc- ... l-buildingPrécisons que Trump nous fait derrière tout ça une Charlottesville II, le retour : les émeutiers sont des gens formidables, qu'il "aime" (je le cite encore), des grands patriotes qui peuvent être fiers de ce qu'ils ont accompli. Tout au plus, il concède que blesser des policiers c'est pas bien (par contre l'assaut sur le Congrès, aucun problème apparemment). Le tout dans une vidéo d'une minute et des tweets.
A tel point que Twitter Facebook ont supprimé des contenus et bloquer temporairement ses comptes.
https://politicalwire.com/2021/01/06/co ... -his-mind/https://edition.cnn.com/2021/01/06/tech ... index.htmlBiden a lui fait un discours d'environ 7 minutes, qui est à l'exact opposé de Trump : dénonciation ferme et sans équivoque des insurgés et de Trump, un appel au calme et à l'unité. Il appelle tous les démocrates, républicains et indépendants de bonne volonté à se rassembler pour sauver la démocratie américaine.
En ce qui me concerne, j'ai du mal à voir tout ça autrement que comme une tentative de coup d'état initiée par le président en place pour tenter de forcer la main au Capitole de ne pas reconnaître la victoire démocratique de son adversaire.
Mais 2 possibilités demeurent : soit Trump est totalement inconscient de la portée de ses actes et de ses propos, bloqué dans une boucle égocentrique et paranoïaque qui lui fait perdre de vue tout sens de la réalité, soit il en est conscient, et il a bien tenté un coup d'état. Dans la première hypothèse, il est inapte à sa fonction et doit d'urgence être démis en raison du 25e amendement, dans la seconde hypothèse, il doit d'urgence être poursuivi pour trahison et sédition. J'inclus à minima dans la liste tous les intervenants du meeting d'hier matin.
Et, il faut ici souligner que depuis 24 heures on semble bien dans un terrain politique institutionnel inédit. Il semble que dans les faits, Pence et un nombre important d'officiels de la Maison Blanche ont "contourné" le président, et que c'est en fait le VP qui assure la réalité du pouvoir de l'exécutif. Trump aurait tenté de s'opposer au déploiement de la garde civile, et le VP l'aurait court-circuité pour gérer la coordination des forces de l'ordre dans la capitale. Je ne suis pas certain que Pence et le cabinet oseront aller jusqu'à invoquer le 25e amendement (bien qu'à mon sens la situation actuelle le permettrait, nonobstant une grosse incertitude que la SCOTUS devrait résoudre : les membres du Cabinet par intérim peuvent-ils voter ou seuls ceux ratifiés par le Sénat sont concernés ?). Mais dans les faits, j'ai diablement l'impression que dans les 2 semaines à venir, c'est plus Pence que Trump qui va gérer les affaires courantes ?
https://www.independent.co.uk/news/worl ... 83622.htmlhttps://edition.cnn.com/2021/01/06/poli ... index.htmlhttps://news.yahoo.com/pence-not-trump- ... 00058.htmlCertains parlent aussi d'un nouvel
impeachment, mais là c'est pour la galerie : les délais sont trop courts et ça n'aurait aucun intérêt.
https://www.politico.com/news/2021/01/0 ... ots-455693Politiquement parlant, quand on pense que certains dès le 04 novembre anticipaient la dislocation imminente du parti démocrate et l'annexion pleine et entière du parti républicain sous la houlette du leader suprême. 2 mois après, si les divisions internes aux démocrates existent toujours vraisemblablement, il n'y a pas une oreille qui dépasse pour contester ou critiquer Biden, et personne au sein du parti de l'âne n'a de mots assez durs pour condamner le trumpisme finissant (faut dire qu'entre le coup de fil au secrétaire d'état de Géorgie de la semaine dernière pour inverser un résultat électoral déjà certifié et les émeutes d'hier, Trump a encore réussi à tomber plus bas...). Côté républicains, le moins qu'on puisse dire c'est que tout cela s'apparente furieusement à une guerre civile, dont il est pour l'heure bien difficile de voir sur quoi cela va déboucher. Mais, à mon sens, l'avenir immédiat du parti républicain c'est un champ de bataille et de ruines, et, là aussi, les résultats électoraux en Géorgie d'hier ne vont pas aider à améliorer la situation en interne.
Par curiosité, je suis allé lire quelques sites et blogs trumpistes pur jus tout à l'heure : la nouvelle théorie du complot en vogue est que les émeutiers d'hier seraient en fait des membres de
Black Lives Matter et de l'ultra gauche déguisés en trumpistes. Si la situation n'était pas aussi grave et dramatique, j'en rirais presque, presque...
Encore une fois, toutes mes excuses pour ce post très long, mais la contextualisation et un rappel des faits me semblaient importants. Je compte également revenir sur la certification officielle des résultats de la présidentielle par le Congrès dans le topic de la présidentielle, parce qu'il y a là aussi beaucoup à dire...