nigdugg a écrit:Sur la stratégie trumpienne vis à vis des institutions internationales, on peut la voir comme une mauvaise décision mais elle peut aussi se comprendre.
Mon propos ne visait pas les conséquences (je reviendrais sur celles ci plus bas) de l'action de Trump sur l'OMS, mais sur les causes avancées par Trump pour justifier cet arrêt du financement.
En effet, Trump dit depuis 4 ans que les organisations internationales ne servent à rien. Et là il annonce qu'en fait il comptait sur l'OMS pour informer son gouvernement de la gravité réelle du virus. Le problème, c'est qu'alors que l'OMS déclarait la pandémie, Trump en minimisait encore la dangerosité et le risque. Quand Trump dit que c'est à cause de l'OMS que son administration a tardé à prendre l'ampleur de la menace, cela n'a aucun sens avec son discours visant à décrédibiliser les institutions internationales des 4 dernières années. Sauf à supposer donc que Trump ait évolué sur sa perception de l'utilité des institutions internationales...On verra bien si son programme présidentiel propose un projet de réforme des institutions internationales.
nigdugg a écrit:Couper les vivres à l'OMS fait partie d'une stratégie qui pour moi est assez fondée. En effet, enlever une part d'un budget de l'organisation (le plus gros contributeur) fait reposer le financement aux autres nations et par répercutions celles-ci vont bouger pour réformer l'institution et demander des comptes à la Chine.
Ce n'est qu'un moyen de pression qui pour moi trouve un écho à savoir que quand je ne suis pas d'accord je pars surtout quand dans ton rapport de force tu as un pays comme la Chine.
Il s'agit par cette décision de faire monter la température au sein de l'organisation pour la forcer à bouger et je trouve cela stratégiquement très bien mené, beaucoup plus rapide qu'amorcer des négociations qui ne mèneront à rien comme beaucoup de négociations internationales.
Déjà , j'émets un gros doute sur le fait que Trump, en suspendant la part du financement US de l'OMS, ait une stratégie visant à faire évoluer et à réformer cette institution. Je pense que la stratégie trumpienne vise uniquement à jeter un os à ronger à son opinion publique, en blâmant l'OMS plutôt que sa propre administration.
Mais si réellement tel était l'objectif de Trump, alors je ne partagerais pas vraiment votre perception positive et intelligente de la stratégie en question. En effet, la nature a horreur du vide. La conséquence la plus probable du retrait US de l'OMS serait plutôt de renforcer le poids éventuel de la Chine en son sein, cette dernière pouvant se proposer d'augmenter sa propre cotisation au sein de l'institution. Je ne dis pas que c'est forcément ce qui va se passer, mais c'est un scénario plus qu'envisageable, qui n'aboutirait donc pas du tout à permettre un retour ultérieur des USA dans une OMS moins sino centrée.
Mais, encore une fois, je doute grandement que cela soit l'objectif recherché par Trump.
Car, encore une fois, si vraiment Trump pensait ce qu'il dit sur l'OMS (à savoir que ce serait les carences de cette institution qui ont plongé son pays dans la situation actuelle), alors la conclusion la plus logique et efficace serait au contraire une option très pro-active, visant à renforcer l'institution (via une hausse des financements, que les USA pourraient aussi enclencher en essayant de rallier ses alliés traditionnels sur le projet, mais aussi par une refondation de son mode de fonctionnement). Espérer qu'une institution de ce genre évoluera dans votre sens avec vous en dehors de l'institution plutôt qu'à l'intérieur, cela me parait très contre intuitif.
Pour faire un parallèle historique, quand De Gaulle a quitté les institutions du gouvernement de la France Libre, il était persuadé que l'institution en question le rappellerait car elle ne pourrait se passer de lui. Et, la nature ayant horreur du vide, il fut remplacé et la IVe République a tourné sans lui. Alors certes, il a pu revenir, mais avec des conditions historiques hors norme, et avec environ 12 ans de retard sur son agenda initial :).
Je ne suis pas persuadé que le retrait US de l'OMS permette aux USA de faire évoluer l'institution dans un sens qui lui serait plus favorable qu'à la Chine.
Et, concernant l'OMS, il y a en effet pas mal de critiques à lui faire sur sa gestion de la pandémie et sa communication. Mais je pense que ses erreurs ont moins à voir avec les manipulations de la Chine, qu'avec les reproches que l'OMS avait essuyés lors de l'épisode de la grippe H1N1 ou du SRAS. A cette occasion, l'OMS avait plutôt tiré des sonnettes d'alarmes de manière précoce et assez fortes. Et on lui a beaucoup reproché alors un excès de prudence, que beaucoup voyaient lié au lobbying des industries pharmaceutiques. Je pense que l'éventuel retard à l'allumage de l'OMS sur le coronavirus est plus à chercher de ce côté là ...
Quant au fait que Trump pourrait éventuellement passer sur un discours martial face au virus, je pense qu'il a laissé passer cette option il y a longtemps et qu'il ne peut plus vraiment jouer cette carte.
Alors certes, Trump ne serait plus à un retournement près, mais là il y de gros obstacles à lever.
Trump aurait pu jouer cette carte là (qui en plus correspond pile à la psyché américaine) au début de la crise. Il ne l'a pas fait, car il a bien compris que cette carte là ne pouvait être jouée qu'en confinant et en jouant la distanciation sociale, et que ces deux éléments signifiaient forcément de fermer l'économie (et comme l'économie était son argument de campagne principal pour novembre, c'était hors de question).
Le problème, c'est qu'il a oublié dans l'affaire que les gouverneurs ont beaucoup de pouvoir, et qu'ils ont quand même pu imposer le confinement et la distanciation sociale sans lui. Et ce sont les gouverneurs qui ont trusté à cette occasion le créneau du discours martial. Trump a donc du rester sur sa carte de départ : à savoir jouer l'économie contre le risque sanitaire. Et il s'y tient à cette stratégie depuis, car, encore une fois, pour lui le rebond économique est indispensable pour sa réélection.
Et, pour le coup, d'un point de vue purement stratégie politicienne, il n'a sans doute pas tort. En outre, étant donné l'aspect extrêmement clivant de Trump désormais, je ne suis même pas certain que la carte martiale lui permettrait réellement un rebond dans la popularité ou l'unité nationale. On le voit d'ailleurs, l'effet "ralliement autour du drapeau" que Trump a connu sur cette crise virale a été non seulement très faible selon les standards US, mais il a été très éphémère (les dernières enquêtes soulignent toutes un retour à la situation antérieure, et sur la gestion de la crise Trump est de nouveau jugé négativement par une majorité des Américains).
Il est obligé de rester sur sa ligne désormais : dire que les démocrates sont des sensibles qui ont peur d'un rien, et qui préfèrent sacrifier l'économie pour sauver quelques vies, là où lui est prêt à tout pour sauver l'économie US.
Le problème c'est que, tout comme il n'était pas à la manœuvre du confinement il ne sera pas vraiment à la manœuvre du déconfinement non plus.
Surtout, Trump joue un jeu très dangereux sur l'image de tout ça, la perception de tout ça, face à un bilan humain déjà très dramatique, et qui risque de l'être encore. Et, cela ignore grandement une réalité de la psyché américaine et de leur passif historique.
En effet, depuis la boucherie de la Guerre de Sécession, les Américains sont devenus historiquement rétifs à tout sacrifice trop lourd en terme de vies humaines (pour eux j'entends). Toutes les guerres qu'ils ont menées depuis ont toujours eu pour objectif premier de minimiser au maximum leurs pertes en vie humaines. La non invasion de leur territoire national est devenue une doctrine, et tous les conflits dans lesquels ils se sont engagés ont vu des stratégies prenant en compte la limitation de leurs pertes.
C'est ainsi que les USA ont pu limiter l'ampleur de leurs pertes humaines pendant la seconde guerre mondiale, y compris sur les champs de bataille (une stratégie à la Stalingrad aurait reçu une fin de non recevoir très ferme au Pentagone). Et c'est bien pour cela que les USA ont utilisé les armes atomiques contre le Japon : ils ne voulaient pas se lancer dans une conquête pouce par pouce, mètre par mètre, du Japon, qui aurait eu un coût humain bien trop lourd pour les troupes américaines.
Si les USA ont rendu les armes au Vietnam, c'est aussi pour ça : une victoire américaine n'y était possible qu'au prix d'un bilan au sein du contingent US insupportable. De même pour les campagnes de l'ère Bush : c'est quand le bilan des morts US a commencé à monter en flèche que l'union nationale s'est lézardée.
Bref, je me demande si, en la matière, Trump ne sur-estime pas un peu la résilience du peuple US face aux pertes humaines.
Si réellement les USA devaient connaitre une épidémie longue et très coûteuse en vie humaine (surtout si c'est parce que le président aura voulu à tout prix rouvrir l'économie), je pense que Trump perdra toute chance d'être réélu. Après, peut-être aura t il de la chance, et que le virus disparaîtra avec l'arrivée de l'été ? Il n'aura plus qu'à espérer qu'il ne revienne pas à l'automne ?