de Fabien » Mer 22 Oct 2014 15:05
Un petit mot sur les élections législatives en Ukraine, ce dimanche. Quelques précisions tout d'abord.
Oubliez le clivage gauche-droite, ce n'est pas une référence pertinente là -bas. En Ukraine, il n'a jamais vraiment réussi à s'installer, occulté par l'affrontement entre pro-occidentaux et partisans d'un rapprochement avec la Russie. Les premiers (révolution orange, Maïdan et cie) sont indubitablement de droite, parfois même d'extrême-droite. Les seconds ne sont pas forcément de gauche, en revanche. Le parti des régions était difficile à classer dans ce camp, même si certains de ses membres étaient officiellement apparentés à la social-démocratie européenne. Restent les communistes (à l'ancienne mode)...
La comparaison avec le paysage politique français est difficile et peu pertinente. Mais les principales forces aujourd'hui en présence se situeraient chez nous entre l'UDI et Serge Ayoub, en passant par l'UMP, les souverainistes et le FN (vraiment très modéré en comparaison des partis d'extrême-droite ukrainiens). La séparation entre droite classique et extrême-droite n'est pas aussi claire en Ukraine que chez nous. Un parti ukrainien affilié au PPE peut très bien souhaiter une reconnaissance officielle des collabos de la seconde guerre mondiale et abriter des gens qui seraient exclus du FN pour cause d'extrémisme...
Oubliez également toute idée de comparaison avec les élections de 2012. Le corps électoral a en effet profondément changé. Avec la perte de la Crimée et d'une partie des oblast de Donestsk et Lougansk, ce sont des millions d'électeurs massivement favorables au parti des régions et aux communistes qui ne sont plus appelés aux urnes. A Donetsk et Lougansk, dans les territoires restés de gré ou de force sous contrôle ukrainien, les gens ont plutôt boudé le scrutin organisé par ce régime qu'ils rejettent. Dans les parties de ces deux oblast où le scrutin a pu se tenir, la participation n'a pas dépassé 10 à 50%. Contre plus de 75%, voire plus de 80%, en Galicie fascisante!
Il y a 225 sièges répartis à la proportionnelle entre les listes qui ont fait plus de 5%, et 225 sièges à pourvoir au scrutin uninominal majoritaire à un tour.
Voici les principales forces en présence.
A tout seigneur tout honneur, commençons par le parti du milliardaire président, le bloc Petro Porochenko, favori du scrutin. Il est allié au parti (affilié PPE) du boxeur Vitali Klitschko, soutenu par la CDU. C'est sans doute le moins extrémiste des pro-Maïdan. Ce qui n'a pas empêché le chef de l'Etat de rendre lui aussi hommage aux collabos de l'UPA. Autour d'un tiers des voix dans les sondages (peu fiables au demeurant).
Vient ensuite le parti radical. Qui porte bien son nom contrairement à ses homonymes ouest-européens! C'est évidemment dans l'ultra-nationalisme que ce parti est radical (on l'a dit, oubliez la gauche, il n'y pas ça en magasin aujourd'hui en Ukraine)
Son dirigeant, Oleg Lyaschko est un chef de milice, violent et incontrôlable que vous avez peut-être vu en photo fourche à la main. Ce parti est partisan de la guerre à outrance. Autour de 10-12%.
Le Front Populaire. Rien à voir avec Blum ou la République espagnole, c'est une coalition d'extrême-droite (officiellement simplement "pro-UE", masque commode très utilisé actuellement en Ukraine, à mettre devant les journalistes occidentaux)!
Cette alliance est constituée des troupes du premier ministre Iatsniouk (ex partisan de Timochenko) avec des gens de Praviy Sektor (néo-nazis). Entre 5 et 10%
Ukraine Forte. (Re)constitué par un ex du Parti de Régions. Anciennement plutôt dans le camp "pro-russe", surtout pas favorable aujourd'hui aux insurgés. Entre 5 et 10%.
Batkivshchyna. Parti (affilié PPE) de l'ancienne premier ministre et affairiste notoire Ioulia Timochenko, la "dame à la tresse" (merci les agences de com...). Officiellement simplement pro-européen et libéral. En fait très nationaliste, franchement pro-guerre, n'hésite pas à accueillir des éléments d'extrême-droite. Un peu plus de 5%, en perte de vitesse (cf. scission de Iatseniouk).
Samopomich. Inconnu de votre serviteur, d'après wikipedia, c'est Christine Boutin en version ukrainienne. Autour de 5%.
Civil Position. pro-maïdan, autour de 5%.
Bloc d'oppositio Assemblage hétéroclite d'ex du parti des régions. Ne comptez pas plus sur eux que sur leurs frères ennemis d'Ukraine Forte pour défendre une solution politique... Autour de 5%.
Svoboda (Liberté!!). Quand Fabius dit que ce n'est pas un parti d'extrême-droite, est-il besoin de préciser que c'est un énorme mensonge? C'est au contraire le plus ancien et notable parti de cette sensibilité, plongeant ses racines tout droit dans la collaboration. Ils n'ont changé qu'en façade, et encore. Anciens alliés du FN qui depuis a rompu, les trouvant trop sulfureux... Un peu moins de 5%.
Et enfin le parti communiste ukrainien Communistes orthodoxes (certains disent franchement staliniens), seul authentique parti d'opposition, seul à envisager d'autres solutions que la guerre. Dans les territoires insurgés, les communistes sont en première ligne contre Kiev, mais le PCU reste officielllement attaché à l'unité du pays. Survit difficilement aux persécutions du pouvoir qui dissout sa fraction à la Rada (parlement ukrainien), exclut manu militari ses députés de la séance, lance une procédure pour l'interdire, et laisse molester ses militants. Critique la guerre sans soutenir officiellement les insurgés. Cette position intermédiaire et le crédit dont il dispose (disposait?) dans les territoires insurgés aurait pu en faire un médiateur officieux intéressant s'il avait trouvé face à lui un pouvoir moins belliciste. Moins de 5%.
Question évidente, où est passée l'opposition, la vraie, celle qui ne veut pas de la guerre, de l'OTAN, du FMI, de la rupture avec la Russie, etc. ? Une partie n'est tout simplement plus concernée par le scrutin (cf. plus haut). Il y en a sans doute une partie qui a changé de camp, car les périodes de conflit sont propices à ces reclassements au profit des forces conservatrices et nationalistes. Une faible part va essayer de trouver son bonheur dans une offre politique dispersée peu attractive à ses yeux. Mais le gros des troupes se tiendra en retrait du scrutin. Le pouvoir espère avoir dispersé découragé, démotivé cette sensibilité et compte sur sa passivité. Calcul dangereux de mon point de vue, mais attendons la suite...
Dans l'immédiat, il n'est pas impossible que les partisans de Porochenko aient la majorité à eux tout seuls. Dans le cas contraires, les alliances ne seront pas forcément évidentes. Le parti radical, Timochenko, Iatseniouk etc. jouent tous la surenchère nationaliste, critiquant les concession qu'a du faire le président. Et comme on le voit tout de même mal s'allier avec les ex du Parti des Régions, il lui faudrait jouer serré. Et continuer à donner des gages aux plus radicaux. Ainsi, quand les pays occidentaux et la Russie de décideront à siffler de concert la fin de la récréation en poussant vraiment à une solution politique, cela ne passera pas forcément tous seul du côté de Kiev...