Clairement et réponse courte : oui, cette énième affaire change fondamentalement la donne pour Pelosi.
Je n'ai pas répercuté tout de suite les derniers rebondissements, car j'attendais d'y voir plus clair, surtout j'attendais de voir comment tout cela évoluait. Et le moins qu'on puisse dire c'est qu'au cours du week-end tout s'est emballé, et a pris une tournure assez négative pour Trump.
Concernant le volet ukrainien de l'affaire, et contrairement à ce que disent Trump et Giuliani, le dossier Biden (fils) est assez ancien et connu. Ce dernier, Hunter Biden, possède un cabinet de conseils juridiques. L'un de ses clients, Mykola Zlochevsky (un ancien membre de l'administration ukrainienne à priori, mais j'avoue patauger nettement plus dans le volet ukrainien du dossier, rien que les noms déjà ...), possédait la société Burisma, une société d'exploitation gazière. En avril 2014, Hunter Biden et un autre de ses associés (Devon Archer) de sa firme de conseils sont entrés au sein du conseil d'administration de Burisma, sans aucune expertise particulière concernant le domaine gazier, et pour un salaire très généreux (50 000$ par mois quand même...). Burisma ayant fait l'objet (déjà avant l'entrée de Hunter Biden au conseil d'administration) de plusieurs enquêtes pour corruptions diverses et variées (de la part de l'Ukraine et du Royaume Uni). De ces enquêtes rien n'est jamais ressorti de concrètement illégal concernant Hunter Biden, bien que tout cela fleure grandement le louche (on est dans le même genre de milieux et connections qui ont valu à Paul Manafort et Michael Flynn des condamnations par Mueller, même si dans le cas du fils Biden, les sommes perçues ont été déclarées au fisc américain, contrairement aux deux compères précédents...).
Trump et les républicains tentent de mouiller Joe Biden dans tout ça avec un développement (lui aussi connu depuis longtemps) survenu en 2016, dans les derniers mois de l'administration Obama. A ce moment là , cette dernière, ainsi que de nombreux autres pays occidentaux, considèrent que l'Ukraine est un pays largement gangrené par la corruption, et exigent un coup de balai si l'Ukraine veut continuer à recevoir des fonds d'aides occidentaux. Ils exigent notamment le départ du ministre de la justice d'alors, Shokin, jugé trop laxiste (car lui même impliqué dans plusieurs soupçons de corruption). Joe Biden fut l'émissaire en Ukraine de ces pressions internationales, obtint le départ de Shokin, remplacé par un nouveau ministre de la justice (jugé plus intègre ?). Trump et les républicains accusent depuis Joe Biden d'avoir en fait fait pression sur le gouvernement ukrainien pour obtenir le départ de Shokin, afin de mettre un terme aux enquêtes contre Burisma, et donc contre Hunter Biden.
Autant, si on peut légitimement émettre des doutes sur les activités du fils Biden en Ukraine, autant les accusations des républicains sur les activités de son père dans la démission de Shokin ont toujours paru très faibles. Outre que Biden agissait là en tant qu'émissaire d'un consensus partagé par plusieurs pays occidentaux, les enquêtes contre Burisma étaient déjà largement enterré en 2016, et il semble bien qu'il fut réellement remplacé par un nouveau ministre plus honnête et prompt à l'enquête. Bref, ni les républicains ni les journalistes n'ont jamais pu connecter réellement les étages de la fusée. Et Steve Bannon lui même jugeait cette affaire trop légère pour inquiéter Joe Biden (lui préférant des recherches concernant d'autres connections entre son fils et des intérêts chinois.
https://www.thedailybeast.com/rudy-giul ... -china-tooJe m'arrête un instant avant d'attaquer le volet US et impeachment. Trump se place là sur un terrain très dangereux personnellement, puisqu'il semble s'attaquer avant tout au fils de Joe Biden. Etant donné les propres turpitudes des affaires d'Ivanka Trump (à qui beaucoup ont reproché de mélanger business et diplomatie en suivant la délégation US en Chine pour y signer des contrats au nom de son entreprise de vêtements) et de Jared Kushner (dont les sociétés immobilières font l'objet de plusieurs investigations pour des montages possiblement frauduleux), je ne suis pas certain que le président américain appréhende bien l'aspect glissant du terrain sur lequel il s'engage en jouant ainsi les liens familiaux...
Et donc, le volet US maintenant. L'administration Trump a en effet été l'objet d'un déclenchement d'une alarme administrative (légale et prévue par la loi US) en provenance du secrétariat d'état au cours de l'été. Cette alarme a semble t il été reléguée au placard, mais cette administration étant l'objet de fuites plus importantes qu'un navire en perdition depuis le premier jour de son investiture, ça a fuité dans la presse au cours de la semaine dernière. Comme d'habitude, dans un premier temps, on a tenté de nier, puis dans une évolution typique de l'administration trumpienne, tout a empiré de jour en jour.
Pour résumer : cette alarme a bien fait suite à un (ou plusieurs ?) coup(s) de téléphone échangé(s) entre Trump et le nouveau président élu d'Ukraine en juillet. Trump reconnait désormais officiellement avoir parlé directement avec le président ukrainien Zelensky du cas Biden en lien avec le "dossier' (si tant est qu'il y en ait vraiment un...) Burisma, et aurait demandé au président ukrainien d'ouvrir (de rouvrir plutôt, puisque, apparemment, des enquêtes ukrainiennes et britanniques précédentes ont déjà été classées ?) une enquête sur Burisma et les Biden. Là où les versions divergent c'est quant à savoir si Trump aurait ou non exercé des pressions sur le président ukrainien pour l'inciter à ouvrir une enquête.
Sachant que quelques jours avant le fameux coup de téléphone, l'administration américaine avait suspendu le versement de 400 millions de dollars d'aides à l'Ukraine, officiellement à ce moment là , pour des raisons de "procédures inter-agences". En septembre, cette aide a finalement été versée, et le délai fut à ce moment là justifié par une autre raison : l'administration US aurait voulu s'assurer des orientations diplomatiques du nouveau président ukrainien et de sa position concernant la corruption (pour rappel, Zelenski est élu sur une plate-forme de lutte contre la corruption, il aura fallu plusieurs mois à la diplomatie américaine pour le réaliser ?).
https://www.nytimes.com/2019/09/22/us/p ... biden.htmlhttps://thehill.com/homenews/administra ... ight-timeshttps://www.cnbc.com/2019/09/23/giulian ... e-aid.htmlhttps://www.washingtonpost.com/national ... story.htmlAu niveau de l'administration depuis le déclenchement de l'affaire, c'est là aussi typique de l'ère Trump : ça part dans tous les sens, on se contredit à tous les étages. Trump dit qu'il veut rendre public l'enregistrement, les membres de son administration qui se sont exprimés sur le sujet (Pompeo et Mnuchin) disent que ce serait folie et créerait un dangereux précédent.
Giuliani fait du Giuliani en se répandant dans les médias, et n'aide pas vraiment son patron avec ses outrances. L'autre gros problème c'est que ce qui était déjà perceptible depuis plusieurs semaines dans les plaidoiries des avocats de Trump, semble se confirmer : l'administration semble bien défendre la "thèse juridique" selon laquelle, en plus de ne pas pouvoir être poursuivi pendant l'exercice de son mandat, un président ne pourrait pas non plus être le sujet d'une enquête (judiciaire ou législative) pendant son mandat.
Conséquence en cascade au niveau du Congrès : les démocrates exigent le rapport d'alarme du secrétariat d'état (que l'administration refuse catégoriquement de donner), et les enregistrements des appels (certains élus républicains les réclament aussi, Romney et Graham notamment). Ce dernier point donnant à toute cette affaire un petit parfum de nixonisme...
https://www.politico.com/story/2019/09/ ... eo-1507277https://www.pbs.org/newshour/politics/p ... e-releasedhttps://thehill.com/homenews/senate/462 ... transcripthttps://www.politico.com/story/2019/09/ ... ll-1507289https://en.wikipedia.org/wiki/Nixon_Whi ... e_gap_tapeEt donc, pourquoi est ce que tout cela change grandement la donne au niveau de l'impeachment ?
Déjà , parce qu'après le russiagate et les enquêtes Mueller, il semble que Trump soit en récidive : il n'a toujours pas intégré que tailler bout de gras de politique intérieur avec des chefs d'état étrangers c'est pas forcément le coup le plus malin à tenter. Si en plus le bout de gras en question consiste à demander à un chef d'état étranger d'ouvrir des enquêtes visant spécifiquement le fils d'un possible concurrent politique lors de la prochaine présidentielle, ça commence à faire beaucoup pour l'équipe démocrate. D'autant que, contrairement au russiagate, cette nouvelle affaire ukrainienne semble nettement plus simple à décrypter, et, selon les suites du dossier (en clair selon ce qu'il y aurait dans le rapport d'alerte et dans les conversations téléphoniques, si jamais ils étaient rendus publics, contenus dont je ne préjuge absolument pas), l'illégalité de la manœuvre serait assez facile à démontrer.
Et c'est très visible dans les derniers ralliements à l'impeachment au sein du caucus démocrate : désormais des élus de districts tangents ont joint leurs voix à celles des élus libéraux dans des districts bleus horizons...
https://www.washingtonpost.com/opinions ... n-protect/https://www.politico.com/story/2019/09/ ... ne-1508224https://www.washingtonpost.com/politics ... story.htmlJe crois en effet que suite à cette énième affaire, Pelosi n'a plus guère le choix désormais. Une commission d'enquête va être formée sur le sujet, et si l'administration s'entête à ne rien divulguer ou si des éléments délictuels émergent de cette enquête, la Chambre lancera une procédure d'impeachment. Qui, dans tous les cas, ne sera pas ratifiée par le Sénat, quelles que soient les preuves éventuelles que pourraient faire émerger l'enquête parlementaire de la Chambre, à priori.
Reste à voir les conséquences de tout ça sur la prochaine présidentielle. Là , franchement, je donne ma langue au chat pour le moment. Mais je pense qu'à court terme, tout cela fait quand même un peu les affaires de Warren. Trump se prend encore les pieds dans le tapis de liaisons diplomatiques incertaines avec une puissance étrangère concernant un adversaire politique interne, Biden, même si il n'y a pour l'heure rien de vraiment répréhensible à lui reprocher, est lui aussi entouré d'un parfum de scandale (et puis bon, Clinton aussi après des années d'enquêtes approfondies était ressortie blanchie de l'emailgate, cela n'a pas empêché de la voir condamnée par l'opinion publique...). Warren va sans doute pouvoir se la jouer chevalier blanc de la lutte contre la corruption ? Mais je réserverai nettement mon jugement face aux suites du dossier pour l'heure...
guillaume44 a écrit:Cette affaire n'est qu'un prétexte pour lancer la procédure de destitution. Je trouve curieux que les démocrates n'entendent pas la version du ministre des affaires ukrainien apparemment présent lors de cette discussion qui nie en bloc ces accusations… Puis franchement pourquoi vouloir lancer cette procédure de destitution à 1 an de la présidentielle, je ne dis pas s'il lui resterai encore 3 ans de mandat comme pour Nixon par exemple…
https://www.unian.info/politics/1069495 ... phone.htmlhttps://news-24.fr/le-ministre-ukrainie ... rapport-2/
Côté ukrainien, pour l'heure, on sent surtout qu'on a pas très envie de se retrouver embarqué dans ce débat américano-américain. On les comprend un peu. Quand je dis que tout ça fleure le nixonisme, c'est sur les enregistrements à venir : combien de coups de téléphones (puisque là aussi les versions semblent diverger) ? des versions intégrales ou expurgées des enregistrements ? Si tant est que l'administration les divulgue bien, pour l'heure Trump et certains de ses ministres se contredisent à ce sujet. Quant au ministre ukrainien que vous citez, il nie qu'il y ait eu pression, pas qu'il y ait eu demande d'enquête. Et quand la demande vient d'un type qui a suspendu une aide de 400 millions de dollars envers votre pays, pas besoin d'être un grand complotiste pour se dire que la pression n'a pas forcément besoin d'être fortement suggérée pour être perçue :).
Quant au timing, pour le coup, ce n'est pas les démocrates qui ont choisi que Trump appelle le président ukrainien en juillet 2019 pour lui parler d'ouvrir une enquête sur Biden (fils et/ou père) :). Mais encore une fois, laissons le temps au temps, on verra bien ce que l'administration Trump voudra livrer ou non, et ce qu'on trouvera dans ces éléments.
Mais même à supposer que Trump n'ait rien fait d'illégal (ce qui est aussi possible), il faut bien avouer que, étant donné le précédent Mueller et Russiagate, le simple fait que le président des USA trouve tout à fait normal de demander explicitement (même sans pression ni contrepartie éventuelles) à un chef d'état étranger d'ouvrir une enquête contre un adversaire politique du président des USA est un manque de discernement assez consternant.
En tout cas, si jamais Hillary Clinton avait été élue présidente en 2016, puis avait appelé un chef d'état étranger en 2019 pour lui demander d'enquêter sur le fils d'un possible futur candidat républicain à la course présidentielle de 2020, les républicains auraient déjà mis le Congrès à feu et à sang :).