de Corondar » Dim 29 Nov 2020 13:50
Même si les résultats ne sont pas encore définitifs, je vais commencer à publier quelques posts essayant de les analyser dans le détail. Pour l'instant je vais me concentrer sur un élément qui est déjà connu depuis le 03 novembre, et qui ne changera pas même avec les résultats définitifs : les exit polls.
Je rappelle que si ce sont là des outils très utiles et intéressants il faut toujours garder en tête que ce sont des sondages, et qu'ils ont donc les mêmes défauts et limites que les sondages : problème d'échantillonnage, problème de taille des sous-échantillons, marges d'erreur...
Je me contenterai d'analyser les grands ensembles (plus on croise les données plus ça devient incertain : pour le pourcentage de femmes noires gagnant entre 25 000 dollars et 50 000 dollars et allant à l'église tous les dimanches ayant voté Biden, on passe sur un échantillon très faible par exemple), en faisant un comparatif entre 2016 et 2020. Pour aller plus vite, D=démocrates et R=républicains.
1) Votes par genre
En 2016, les hommes représentaient 47% des électeurs. En 2020, ils représentaient 48% (+1), légère hausse qui aurait pu aider Trump un petit peu, mais hélas non, car les évolutions, aussi bien chez les hommes que les femmes lui ont été défavorables.
En 2016, les hommes votaient à R+11 et les femmes à D+13, pour un gender gap de 24 points.
En 2020, les hommes votaient à R+8 (une progression à D+3) et les femmes à D+15 (progression à D+2), pour un gender gap de 23 points (très proche d'il y a 4 ans).
Et oui, Biden aura fait mieux que Clinton auprès de l'électorat féminin (même chez certaines électrices Clinton avait un problème d'image que Biden n'avait pas ?). Et il aura aussi fait mieux qu'elle chez les hommes (c'était plus attendu).
Cette seule statistique du vote par sexe suffit à expliquer la défaite de Trump. Du coup on pourrait s'arrêter là :). Mais bon, je vais quand même détailler d'autres groupes électoraux.
2) Votes par âge
En 2016, les 18-29 ans représentaient 19% des électeurs, les 30-44 ans 25%, les 45-64 ans 40% et les 65 ans+ 16%
En 2020, les 18-29 17% (-2), les 30-44 23% (-2), les 45-64 38% (-2) et les 65 ans+ 22% (+6)
On note clairement un électorat plus âgé en 2020 qu'en 2016. Un effet covid (plus impacté par la crise sanitaire les seniors ont voulu s'exprimer sur le sujet) ? L'âge moyen plus élevé des 2 candidats de 2020 aurait moins inspiré les jeunes à aller voter ?
Dans tous les cas, là aussi, ce vieillissement du corps électoral aurait aussi du aider Trump (tout comme le fait qu'il y avait un peu plus d'hommes à voter qu'en 2016), mais là aussi les mouvements internes entre 2016 et 2020 lui sont défavorables.
En 2016, chez les 18-29 on était à D+19, chez les 30-44 D+10, chez les 45-64 R+8 et chez les 65 ans+ R+7.
En 2020, chez les 18-29 on est à D+24 (progression D+5), chez les 30-44 D+6 (R+4), chez les 45-64 R+1 (D+7) et chez les 65 ans et + R+5 (D+2).
Là aussi, une première surprise (du moins pour moi) : Biden fait aussi mieux que Clinton chez les jeunes ! L'électorat Sanders aurait-il été plus incité à voter contre Trump en 2020 qu'en 2016 ? C'est possible...
Trump progresse chez les 30-44 ans, catégorie qui s'est le plus exprimée en fonction des questions économiques (c'est la catégorie la plus active), thématique qui avantageait plus le président sortant. Mais cette progression ne lui permet pas d'y être en tête.
Mais là où Biden fait nettement mieux que Clinton, c'est chez les plus âgés : grosse progression chez les 45-64 (où il fait presque jeu égal avec Trump), progression plus faible chez les 65 ans+, mais comme ces derniers sont nettement plus nombreux à voter qu'il y a 4 ans, Trump perd du différentiel par rapport à Clinton sur ce segment vital pour les républicains (mais Trump y garde la tête, tout comme Biden chez les 30-44 ans).
Sur le vote par âge, c'est comme le vote par genre, Trump perd du terrain par rapport à il y a 4 ans.
3) Votes par ethnie
Il y a 4 ans, les Blancs représentaient 71% de l'électorat, en 2020 ils ne représentaient plus que 67% des électeurs (-4).
Les Noirs passent de 12 à 13% des électeurs (+1).
Les Latinos passent de 11 Ã 13% (+2).
Les Asiatiques restent stables à 4%.
Les autres ethnies passent de 3 Ã 4% (+1).
On s'attendait à ce que 2020 soit la première élection où les Latinos seraient plus nombreux à voter que les Noirs. A priori, si les échantillonnages sont bons, ce sera pour 2024 : cette année ils font jeu égal. Les Latinos sont plus nombreux au sein de la population, mais les Afro-Américains continuent à avoir des taux de participation supérieurs (les Latinos sont la minorité la plus abstentionniste avec les Amérindiens).
Cette baisse du vote Blanc (qu'on constate d'élection en élection : les minorités progressent au sein de la population globale) aurait dû être un très mauvais signal pour Trump. Mais de ce côté là aussi, on a quelques surprises...
En 2016, chez les Blancs, on est à R+20, en 2020 on est à R+17, progression à D+3. Dit comme ça, D+3, ça n'a l'air de rien, mais sur un groupe qui représente plus des 2/3 des suffrages exprimés, c'est colossal : Biden gagne là un différentiel de plusieurs millions de voix par rapport à Clinton il y a 4 ans (ces gains se font essentiellement chez les femmes diplômées de banlieues, chez certains seniors et avec aussi des résultats du candidat démocrate nettement moins catastrophique que Clinton chez les ruraux). Là , pour le coup, il semble clair que Biden était moins repoussoir que Clinton sur certains électorats Blancs, et les démocrates ont continué leur progression auprès des Blancs diplômés.
Heureusement pour Trump, il a par contre amélioré ses scores auprès des minorités par rapport à il y a 4 ans, mais pas assez pour compenser les pertes chez les Blancs (à part dans certains états, mais ça je l'aborderai quand je ferai un bilan sur les swing states).
Chez les Noirs, on passe de D+81 en 2016 Ã D+75 en 2020 (progression R+6).
La progression de Trump dans cette catégorie là semble surtout se limiter à des Afro-Américains jeunes actifs, eux aussi plus sensibles cette année à la thématique économique. Mais la domination des démocrates chez les électeurs Afro-Américains reste très nette, et, surtout, dans les endroits où cet électorat compte beaucoup, il a massivement soutenu le candidat démocrate lui permettant de l'emporter dans certains comtés et états clefs (là aussi j'y reviendrais dans l'étude sur les swing states). Etant donné que la progression de Trump semble ici se limiter à un sous-échantillon très faible, il est difficile d'en tirer des conclusions fermes. Cette progression ne semble pas avoir permis à Trump de faire des gains dans le collège électoral, ce qui est très différent avec les électeurs Latinos...
En effet, chez les Latinos, on passe de D+38 en 2016 à D+33 (progression R+5). Et là , ça se voit dans pas mal d'états. Déjà , un constat qu'on rappelle souvent : pour l'électorat Latino, utiliser le singulier est une grosse erreur. On a beaucoup de communautés Latinos très différentes entre elles, qui n'ont pas forcément les mêmes comportements électoraux.
Ce qui est notable, c'est que la progression de Trump semble assez uniforme au sein de ces électorats là . Et là , l'explication est très claire : en 2016, la question de la politique migratoire de Trump était au centre de l'élection, avec plusieurs dérapages racistes du candidat contre les Mexicains. Cela avait joué à plein pour expliquer la contre performance de Trump de 2016 chez les Latinos. 4 ans plus tard, cette question là et ces polémiques là ont été nettement moins saillantes. Et la campagne républicaine a déroulé des messages ciblés très efficaces aux différentes communautés Latinos.
Cela permet à Trump d'engranger énormément en Floride (on y reviendra), de conserver probablement la Caroline du Nord (où les Hispaniques représentent tout de même 10% de la population), et d'obtenir des résultats plus qu'honorables dans certains comtés du Texas (où les Tejanos ont voté avant tout comme des cols bleus assez classiques).
Par contre, chez les Latinos d'autres états, cette progression trumpiste semble nettement plus limitée, voire nulle (Colorado, Nouveau-Mexique, Nevada, Arizona, Californie...).
Rappelons aussi que parmi cet électorat là , Trump partait de très bas par rapport à 2016. Mais il est évident que les communautés Latinos sont un ensemble électoral plus difficile à définir et à appréhender qu'il n'y parait. C'est un électorat pivot dont les évolutions resteront un élément fondamental du paysage politique américain des années à venir...
4) Votes par lieux d'habitation et par niveau d'études
Là c'est très net et très attendu : plus vous vivez en ville, plus vous êtes démocrates, plus vous vivez à la campagne plus vous êtes républicains. Plus vous êtes diplômés plus vous votez démocrates, moins vous l'êtes plus vous votez républicains.
Mais là aussi, des évolutions à noter.
En 2016, les villes votaient à D+26, en 2020 à D+22 (progression R+4). Légère progression de Trump ici, hélas pour lui, les grandes villes ont représenté une part plus faible des électeurs qu'il y a 4 ans.
En effet, ce sont les zones péri-urbaines et les zones rurales qui ont plus voté par rapport à il y 4 ans, et là Trump perd du différentiel. Dans le péri-urbain on passe de R+4 en 2016 à D+2 en 2020 (progression D+6). Or, les électeurs du péri-urbain représentent 50% des électeurs. Biden est majoritaire (de peu) dans l'Amérique des banlieues, là où Trump avait réussi à conserver la tête (de peu) face à Clinton. Et ici, l'explication est limpide : chez les électeurs diplômés de l'université, on passe de D+8 en 2016 à D+12 en 2020 (progression D+4). Si on couple ça à la progression démocrate auprès des femmes de banlieues, on a je pense là la raison première de la défaite de Trump : il a beaucoup trop reculé auprès de l'électorat clef de banlieues par rapport aux standards républicains habituels.
Enfin, à noter que si les campagnes continuent à voter massivement pour les républicains, on a là aussi une progression contraire (comme pour les villes) : c'est le candidat démocrate qui progresse, et il y progresse plus que le candidat républicain dans les villes. On passe de R+27 à R+15 dans les zones rurales entre 2016 et 2020 (progression D+12). Ici, j'ai la faiblesse de penser que c'est la disparition de l'épouvantail Hillary Clinton qui joue à plein.
Un candidat démocrate en tête dans les banlieues et moins repoussoir qu'en 2016 dans les campagnes, c'est ce cocktail là qui a scellé le sort de Trump à mon avis...
5) Votes par partis et par idéologie
Un constat : l'hyper polarisation du spectre politique s'est renforcé. Auprès de l'électorat démocrate, on est passé de D+81 à D+89 (D+8) entre 2016 et 2020, auprès de l'électorat républicain on est passé de R+80 à R+88 (R+8). Ironiquement, la progression est la même des 2 côtés. Chaque candidat a régné sans partage sur son camp. Par contre, si on cherche la cause principale de la résistance de Trump sur cette élection (puisque sa défaite est moins nette que certains le pensaient), c'est ici qu'on trouve la raison : en 2016, l'électorat démocrate représentait 36% des votants, et l"électorat républicain 33%. 4 ans plus tard, les démocrates représentent 37% des votants (+1) et les républicains 36% (+3) des votants. Trump a su mobiliser son camp encore mieux qu'il y a 4 ans, mais les démocrates se sont maintenus.
Surtout, Trump a décroché parmi les électeurs indépendants. Si ces électeurs indépendants ont vu leur proportion se réduire au sein des votants (ils passent de 31% des votants en 2016 à 26% 4 ans plus tard), ils ont par contre massivement changé d'avis quant à leur choix. En 2016, ils votaient à R+4 en faveur de Trump. En 2020, ils votent à D+13 en faveur de Biden (progression à D+17). Là aussi, cette bascule énorme en faveur des démocrates chez les indépendants a scellé le sort de Trump.
Du coup, on retrouve aussi des évolutions semblables selon les idéologies : Biden progresse chez les libéraux (D+5 par rapport à Clinton) et les modérés (D+18 par rapport à Clinton !), et Trump progresse chez les conservateurs (R+6 par rapport à 2016).
Je ne détaille pas plus que ça en fonction des revenus. De ce côté là , RAS : plus vous êtes pauvres plus vous votez démocrates, plus vous êtes riches, plus vous votez républicains. Mais on note quand même une forme de cloche dans la courbe (chez les ultra riches, ça s'équilibre un peu plus entre démocrates et républicains : apparemment certains milliardaires sont d'accord avec l'idée de payer plus d'impôts :) ).
De tous ces chiffres et de toutes ces comparaisons je tire quelques constats :
1) grosse polarisation de l'électorat. Dans cette polarisation, Trump a clairement marqué des points (auprès de sa base et auprès de certains électorats des minorités). Mais les démocrates aussi se sont fortement mobilisés et polarisés pour égaler cette polarisation et cette mobilisation républicaines.
2) par contre Trump a obtenu ces gains en s'aliénant tout un tas d'électorats tangents pivots (les diplômés, les habitants de banlieues, les femmes).
3) Biden était nettement moins repoussoir que Clinton (chez les Blancs, les cols bleus et les ruraux).
J'en viens aussi à la conclusion qu'on est potentiellement face à des amorces (ou des renforcements) de changements électoraux pouvant aboutir à un réalignement important des coalitions électorales des deux grands partis (cela semble se voir très nettement avec le vote de certains comtés et certains états, qui offrent des résultats très différents par rapport aux standards attendus). Le souci c'est qu'il est très difficile de faire le tri dans ces mouvements entre le conjoncturel (où la figure de Trump peut à elle seule brouiller les comportements électoraux) et le structurel. On ne pourra réellement se prononcer qu'avec l'analyse des scrutins futurs.
Quant au scrutin de 2020, je dirais que la stratégie du "tout pour ma base" de Trump a clairement permis au président sortant de limiter la casse, mais que cette stratégie rendait sans doute la défaite quasiment inéluctable en s'aliénant beaucoup trop d'électorats tangents ? La mauvaise gestion du Covid par Trump et le choix par les démocrates d'un candidat moins clivant qu'en 2016 faisant le reste ?
Et on notera que tous les présidents sortants américains battus depuis 1945 (Carter, Bush père et Trump) l'ont été justement parce qu'ils ont perdu le soutien des électorats tangents et modérés. Ceux qui sont réélus le sont en conservant les faveurs de cet électorat centriste, ou plutôt central (Obama, Bush fils, Clinton, Reagan...).