de Relique » Dim 31 Mai 2020 13:02
A titre personnel, j'ai une analyse assez différente de la situation à Lille.
C'est évidemment une élection difficile pour Martine Aubry, et ce pour plusieurs facteurs (auquel, à titre personnel, je n'inclurais aucunement une hypothétique popularité des Verts à Lille):
- comme l'ont dit les contributeurs précédents, elle n'avait pas envisagé se présenter une nouvelle fois. Elle a eu tour à tour deux dauphins potentiels et une "roue de secours": Audrey Linkenheld, députée de la 2ème circonscription de 2012 à 2017 et adjointe au logement, et François Lamy, ancien ministre et député et maire dans l'Essonne pour ce qui est des dauphins potentiels, Pierre de Saintignon pour le fidèle, 1er adjoint et ancien 1er vice-président de la Région Nord Pas-de-Calais, candidat aux régionales 2015 et décédé depuis.
Aussi bien Linkenheld et Lamy se sont brisés sur les législatives de 2017, faisant basculer des circonscriptions historiques du socialisme lillois à la France insoumise, alors qu'une seule avait connu une très courte parenthèse de droite en 93. Lamy avait déjà raté une "greffe" régionale en 2015, candidat qu'il était sur la liste - retirée - de Pierre de Saintignon. Il est toujours hasardeux d'en parler mais j'ai toujours l'impression que les défaites électorales peuvent avoir des conséquences sur la santé des acteurs. Cela n'a rien de certain pour ma part, mais une idée que ce type d'épreuve peut fatiguer et rendre plus vulnérable.
Linkenheld, après sa défaite, a pris armes et bagages et s'est exilé du côté de Valenciennes pour son travail. Elle a laissé entendre à ce moment-là qu'elle en avait assez de la politique locale. Elle n'était plus vraiment une option pour Aubry. Concernant Lamy, la greffe n'a jamais pris, et les militants lillois, agacés qu'on leur fasse comprendre à répétition qu'il faille trouver des talents ailleurs pour gérer leur ville (Aubry, certes, dont la greffe a très bien pris, mais aussi un certain nombre d'adjointes, issues de la motion socialiste de Martine Aubry), en ont eu marre. La rébellion s'est aussi faite via la fédération du Nord, tombée aux mains des anti-aubryistes qui en avaient pris plein la poire ces dernières années Martine Filleul et Patrick Kanner (tous deux ensuite élus sénateurs en 2017).
Aujourd'hui, Linkenheld est "revenue", de manière assez récente je dois dire. Elle reprend de bonnes relations, notamment avec les maires de la deuxième circonscription. Veut-elle redevenir députée (et peut-être ministre du logement dans des mandats ultérieurs ?) ou maire de Lille ? Je n'en sais rien. En tout cas, son retour tardif n'a pas permis à Aubry de lui passer le témoin.
Lamy lui, a été viré manu militari. Après avoir été évoqué pour mettre de l'ordre à Roubaix notamment (où la gauche la plus bête du monde va bien perdre une fois encore, n'est-ce pas Ramdams ;) à 500 voix près dans une commune de presque 50 000 inscrits, il aurait pu n'y avoir qu'une seule liste qualifiée au deuxième tour !), il a été exclu de la liste présentée aux socialistes. Pour finir, il a fait une "offre de service" publique à Aubry dans Mediacités. Aucune réponse !
- Il faut bien le dire, Aubry n'a pas vraiment le caractère pour tirer un dauphin vers le haut. Elle a plutôt une capacité assez exceptionnelle pour casser les jambes et rabaisser toute personne allant à l'encontre de ce qu'elle souhaite faire pour sa ville. Personne n'a été vraiment surpris qu'elle perde la fédération suite à une coalition de "victimes" de son caractère, ou que la liste En Marche soit un repère d'anciens aubryistes devenus plus anti-aubryistes que les Roman, Kanner et autres Mauroyistes qui avaient été dépossédés de la succession originelle (bien que la présence de Gilles Pargneaux me fait plutôt penser que celui qui a tant bénéficié d'Aubry et s'est montré un flingueur bien volontaire n'en était plus à une contradiction près - et témoignait plutôt du mal qu'avait Aubry de s'entourer de personnes de qualité).
- Beaucoup plus politiquement, enfin, je pense que les problèmes politiques principaux de Martine Aubry a justement été qu'elle a suivi et embrassé l'idéologie verte à Lille ces dernières années. Alors que Mauroy, et elle, avaient (et ont encore) de beaux projets de mixité sociale à Lille, qu'il s'agissait pour Mauroy d'avoir du logement social dans tous les quartiers (et notamment dans les plus riches), ou pour Aubry de permettre aux quartiers populaires d'être attractifs aussi pour les classes moyennes, il y a toujours eu une vraie volonté de dé-ségréguer socialement Lille. Ce n'est bien sûr pas facile ni parfait, mais cette volonté a toujours existé. Dans la même temps cependant, elle s'est laissée, sur les questions associatives, de circulation urbaine, convaincre bien facilement de transformer petit à petit (mais très lentement, je vous l'accorde) le centre et surtout les quartiers bordant le centre (Wazemmes et Gambetta, Saint-Maurice Pellevoisin et même Fives) en hameaux bourgeois et bohèmes particulièrement revendicatifs contre les voitures et la présence des banlieusards dans leurs nouveaux quartiers et très heureux de bénéficier des initiatives culturelles de grande qualité... Si le logement social existe encore (mais se réduit suite à la politique de remplacement des logements sociaux par la formule "1/3 1/3 1/3" qui favorise la mixité sociale mais fait baisser l'enveloppe totale de logements sociaux) et permet aux classes populaires d'être encore présentes à Lille, les classes moyennes, elles, désertent, vivent de plus en plus loin de la ville.
Pour moi, les résultats quartiers par quartiers de l'élection du 1er tour sont assez éclairants et vont dans ce sens. Le vote écolo s'est concentré dans le centre ville, les quartiers proches du centre (wazemmes, saint-maurice, le nord de Moulins, Fives) tandis que les quartiers très populaires (Faubourg de Béthune, Lille Sud, le sud de Moulins) et les communes associées plus éloignées (Lomme très populaire et Hellemmes qui devient toutefois une ville prisée par les familles classe moyenne bobo-ïsantes) ont vu des scores très importants pour Martine Aubry.
Le vrai problème d'Aubry n'est pas, à mon sens, la proximité des écolos. Je ne pense pas qu'ils vont convaincre vraiment les lillois d'être l'alternative à Aubry (je ne suis pas sûr que les lillois souhaitent une alternative à Aubry - les trois listes en tête ont plus ou moins géré, à un moment, la ville depuis 1995). Par contre, la dérive idéologique d'Aubry vers le centre-ville, contre la voiture et pour les initiatives culturelles de qualité mais pas assez offensive sur la mixité sociale dans les anciens quartiers populaires de Wazemmes notamment, l'ont rendu vulnérable dans les quartiers populaires. Elle réalise de bons scores, certes, mais avec une participation famélique. L'abandon en rase campagne de Walid Hanna, adjoint historique et figure extrêmement connue à Lille Sud, n'a probablement pas été suffisamment bien analysée. Il avait certes été déçu de ne pas être nommé 1er adjoint après la mort de Pierre de Saintignon (symboliquement, il n'y eut plus de 1er adjoint jusqu'à ce jour), mais surtout de ne même pas être considéré comme un dauphin potentiel.
Il y a je pense une dérive technocrate, assez bourgeoise et aux convictions politiques si faibles que gagnées très facilement par les propositions des Verts, chez les conseillers de la majorité socialiste. Je connais quelques conseillers qui ne sont pas socialistes et qui, ces dernières années, ont été étonnés (et désespérés) de voir la faiblesse de convictions des "nouveaux", mais également la faiblesse de leur engagement (ces nouveaux adjoints concevant leur mandat comme un travail "de 9h à 17h en semaine").
Si Aubry perd en juin (ce dont, je vous avoue, je ne suis vraiment pas convaincu), ce sera pour moi du à ses faillites dans la manière de s'entourer (et de traiter son entourage). Elle n'a plus vraiment une équipe d'adjoints politiquement articulés, engagés au maximum pour leur ville, capables d'être des relais d'opinions pour leur quartiers populaires. Elle s'est coupée des quartiers populaires ces dernières années par paresse intellectuelle qui l'a laissée être gagné par la technocratie-globalisée-verte.
A titre personnel, je pense tout de même qu'elle gagnera. Les Insoumis ont refusé la fusion avec les Verts ou avec Aubry. Je pense qu'ils ne sa rallieront pas du tout massivement sur la liste des verts. Il y aura des abstentionnistes, des électeurs votant Aubry dans le lot (notamment à Moulins où ils ont fait de bons scores). La droite lilloise, je pense, votera plutôt Aubry que Spillebout ou les verts et seront plutôt heureux de voir qu'Aubry ne fusionnera pas avec les Verts (et j'inclus mêmes les électeurs des quartiers populaires de Lomme par exemple qui ont voté RN).
Je vois Aubry probablement autour de 45%, les écologistes en dessous de 30% et Spillebout pas très loin plus proche de 25.