de VIC57 » Mar 19 Sep 2023 10:19
Alors que s'achève cette campagne, je suis étonné du peu de réflexions des journalistes et politologues sur un constat que je suis obligé de faire et qui empire à chaque renouvellement du Sénat : le niveau affligeant de la campagne électorale.
Etant convaincu par l'intérêt objectif du bicamérisme, ayant bien conscience des grandes personnalités qui ont fait le Sénat par leurs compétences ou leurs qualités oratoires, et ayant moi même longtemps travaillé dans cette belle institution, je ne peux qu'être désolé de ce que les candidats aux sénatoriales font de cette élection, et qui finit par se faire ressentir sur le comportement des élus et le fonctionnement de la chambre.
Je serai amené à voter lors de ces élections et qu'est-ce que je constate à force de recevoir les tracts et mails des différentes listes ? Un florilège de banalités et phrases pseudo-consensuelles sur, bien évidemment, le rôle des maires et des élus locaux, la proximité, les collectivités qui sont bien sûr toujours formidables. Les mots-valises sont de sortie : "sans dogmatisme", "un Sénat au plus près des communes", "des candidats engagés", "faire participer les élus au travail parlementaire", "des sénateurs capables d'accompagner les territoires dans le monde moderne", "message de confiance et d'optimisme"... la belle affaire, comment ne pas être d'accord avec tout cela ! Chat GPT pourrait presque faire aussi bien que n'importe quel tract de tête de liste aux sénatoriales.
A quelques rares exceptions, on cherche désespérément le début du commencement d'un propos politique structuré, ne serait-ce que, a minima, sur les institutions et le rôle du Parlement, débat ô combien primordial dans le présidentialisme exacerbé de la Vème République. Eh bien même pas !
La plupart des candidats n'ont pas l'air d'avoir bien compris à quelle élection ils se présentent. Ils n'ont pas l'air non plus de se rendre compte quelle sera la réalité de leur pouvoir et de l'étendue de leur action une fois élu. Certains font même semblant de croire que la réserve parlementaire et le cumul existent toujours !
J'ai l'impression que tel est le cas dans tous les départements à quelques exceptions. Cela n'a pas toujours été ainsi, il suffit de jeter un oeil sur les professions de foi des candidats sous la 3ème République ou même encore dans les années 1980.
L'article 24 de la Constitution précise que le Sénat assure la représentation des collectivités (je défends ce rôle dans un état aussi centralisé que la France), mais le même article rappelle avant et surtout que le Parlement "vote la loi. Il contrôle l'action du Gouvernement. Il évalue les politiques publiques. Il comprend l'Assemblée nationale et le Sénat."
Le Sénat est donc une assemblée parlementaire à part entière, les sénateurs ont exactement le même statut que les députés et leur rôle est de représenter également le peuple français, même si c'est via les collectivités territoriales. Ce n'est pas une sorte de grande association des maires sympa et consensuelle comme voudraient le croire les candidats (et les sénateurs sortants).
D'ailleurs en tant qu'assemblée parlementaire, l'essentiel de l'activité du Sénat n'est même pas consacrée, comme le pensent beaucoup, à l'examen des projets ou propositions de loi relatifs aux collectivités mais comme l'Assemblée à tout le reste : réforme des retraites, immigration, éducation, traités internationaux... autant de sujets sur lesquels les candidats aux sénatoriales se gardent bien de se prononcer.
Beaucoup de candidats sont simplement naifs, mais d'autres dissimulent volontairement cette fonction politique, masquent leurs convictions et leurs attaches partisanes en s'affichant "indépendants" afin de se faire élire. Sur le terrain, ils sont amis avec tout le monde mais une fois élus, ils seront vite rattrapés très vite par les groupes parlementaires et les consignes de vote.... et surtout par le constat de l'impuissance organisée du Parlement dans le système français, impuissance entretenue par les élus.
Je ne crois pas que cela réponde à une attente des électeurs sénatoriaux. Les candidats et les élus sénatoriaux contribuent, par ces comportements fuyants, à l'effondrement de la culture démocratique.
Pour aller plus loin, cela jouera des tours au Sénat.
Le Sénat a échappé à une grande partie des critiques envers lui, qui se concentraient dans les années 2000 et 2010 sur les aspects matériels (indemnités, privilèges, etc). Je peux en attester pour y avoir travaillé, le Sénat a sincèrement fait le ménage (la quasi totalité des logements de fonction pour le personnel ou certains élus ont été vendus, beaucoup d'efforts ont été faits dans la transparence du budget). Il ne reste plus comme privilège matériel aux sénateurs que le régime de retraite, il est vrai assis sur une gestion très rigoureuse de la caisse depuis plus d'un siècle. C'est désormais le seul avantage par rapport aux députés puisque dans tous les autres domaines, les sénateurs ont en réalité moins de moyens que les députés (informatique, téléphonie, bureaux, collaborateurs, même leurs indemnités sont un peu moins élevées).
La concentration présidentialiste du régime, qui prend une tournure exacerbée depuis l'avènement du macronisme, l'amateurisme et l'incompétence assumés de beaucoup de députés depuis 2017 a permis au Sénat de réapparaitre comme une chambre du sérieux et, crise des gilets jaunes aidant, comme une chambre de proximité avec la vie des gens.
Malgré tout, en cas de processus pré-révolutionnaire ou constituant, et de remise en cause de plus en plus assumée de la Vème République (et pas seulement par des forces de gauche) - ce qui à mon sens ne manquera pas d'arriver dans les années à venir - le Sénat a du souci à se faire.
Car cet effacement hypocrite des clivages lors des élections sénatoriales, en décalage avec le reste de la société qui est de plus en plus clivée, sera ce qui donnera tous les arguments, le jour venu, à une réforme du Sénat (par exemple en jouant a minima sur le corps électoral et l'élection indirecte).