La Suisse a vécu un drame lors du Nouvel an avec un incendie faisant une 40aine de morts dans un bar, mais un sujet politique a aussi vu son aboutissement ces derniers jours : la ville de Moutier et ses 7 200 habs se sont officiellement détachés du canton de Berne pour rejoindre celui du Jura. Cela paraît très anecdotique, et j'ignorais tout de ce sujet, mais c'est un conflit de + de 200 ans qui se conclut ainsi.
A noter : ce n'était pas une surprise, une votation locale a enterriné ce transfert en 2021, on ensuite eu lieu les négociations, puis un vote des deux chambres en 2025 une fois l'accord trouvé. En novembre dernier lors des élections cantonnales, Moutier a voté avec le Jura et l'ex maire de la ville Valentin Zuber est entré au gouvernement local.
Un peu d'histoire sur le pourquoi cette "question jurassienne" était considérée comme centrale pour ses habitants :
En 1798, la République française chasse l’évêque et rattache le territoire à la France, comme « département du Mont-Terrible ». Mais après la défaite de Napoléon à Waterloo, le Congrès de Vienne (1815) décide de rattacher le territoire à la Suisse, en l’englobant intégralement dans le canton de Berne. C’est une compensation pour ce canton qui a été une puissance dominante de la Confédération avant la Révolution, et qui a dû accorder l’indépendance au canton de Vaud.
Une population francophone et en grande partie catholique rejoint donc le canton alémanique et protestant de Berne. Ce canton devient alors le quatrième canton multilingue de Suisse. Mais, dans les trois autres, le Valais, Fribourg et les Grisons, le multilinguisme est ancré dans l’identité cantonale et cimenté par l’unité religieuse. À Berne, tout est différent : les catholiques francophones du nord du Jura ne se sentent nullement bernois et les autorités bernoises ont, depuis plusieurs siècles, une habitude de répression des minorités (par exemple celle des Vaudois au XVIIIe siècle).
La minorité francophone n'y était sans doute plus réprimée, mais c'est une sorte de réunification que des autonomistes régionalistes français envierraient (bon, ils envierraient de toute façon la liberté d'action d'un canton).
En 1974 le canton du Jura est créé par référendum, comprenant seuls les trois districts du Nord, les trois districts francophones du Sud (dont Moutier) votant en mars 1975, ils votent pour rester dans le canton de Berne : 76 % à Courtelary, 65 % à La Neuveville mais seulement 56 % à Moutier. En septembre suivant, un troisième plébiscite permet aux communes elles-mêmes, au sein des districts, de choisir leur canton : 8 communes du Sud rejoignent le canton du Jura, et 2 du Nord restent à Berne.
Tout le processus est accompagné de violences, par la parole mais aussi les actes (assassinat d'un militant pro-jurassien), les militants du Jura refusant la partition. Pour l'anecdote le militant révolutionnaire indépendantiste et écrivain québécois Hubert Aquin est venu au Jura en 1966 avant d'être expulsé par la Suisse car s'intéressant trop à la "question jurassienne"... En 1985 le tribunal est plastiqué, le "Groupe Bélier" vole des urnes et fait exploser des lieux, etc. La Constitution du Jura écrit d'ailleurs sa vocation à accueillir les communes francophones bernoises. Après un attentat à la voiture piégée en 1993, une Assemblée interjurassienne est créée pour sortir du conflit.
Un nouveau référendum a lieu en 2013, mais le canton unique jurassien est largement rejeté. Seule Moutier vote pour son inclusion à 55,4 %. En 2017 un référendum spécifique a lieu, et le rattachement l'emporte par 51,72 %, mais le vote est contesté, l'écart jugé trop faible, le covid passe par là ... d'où le retour aux urnes de 2021 avec 54,9 % des suffrages exprimés pour le rattachement, avec une participation de 88,5 %.
Ville plutôt pauvre, elle l'était + dans le canton de Berne que du Jura, où elle est plus proche de la moyenne, Moutier va augmenter de près de 10 % la population du canton. Elle en est la troisième commune la plus peuplée après Delémont, la capitale, et Haute-Sorne.
Cette intégration n'est pas sans coût. D'une part le canton du Jura verse 10 millions de francs suisses au canton de Berne pour la reprise des bâtiments officiels de la ville, par ailleurs il prend (logiquement) à sa charge les coûts de l’intégration en matière administrative et sociale dès le 1er janvier 2026. Là où ça se corse c'est qu'à ce titre le canton de Berne touchait 28 millions de francs par an de « péréquation financière fédérale », une péréquation révisée tous les 5 ans et qui vient de l'être et accorde donc au canton de Berne ces 28 millions jusqu'en 2031 ! L'accord de transfert (appelé "concordat") contient bien sur une part de reversement, mais seulement de 15 millions, Berne considérant avoir besoin de 13 millions par ans pour affronter à ses coûts de réorganisation. J'avoue avoir du mal à voir comment ne plus avoir en charge une ville peut coûter autant (j'imagine qu'il y a par exemple des obligations de redéploiements de fonctionnaires qui ne voudraient pas changer de canton, etc., mais quand même).
Bonne nouvelle pour le Jura, outre que son gouvernement, une alliance entre socialistes et centristes (ex-démocrates chrétiens), a décidé en juin de suspendre le système de « frein à l’endettement »pour faire face aux coûts de l’intégration de Moutier, le gouvernement fédéral a accepté de compenser la différence et de verser 65 millions sur cinq ans afin que le Jura ait bien ses 28 millions annuels. Ce malgré des votes hostiles d'élus bernois que je comprends mal, qu'ont-ils à y perdre ?
Bref, pour Médiapart
Avec ce vote, la « question jurassienne » finit par se clore. Le mouvement jurassien, qui a abandonné la violence dans les années 1990, ne peut que constater l’impossibilité d’un canton du Jura francophone uni, alors qu’une nette majorité des électeurs et électrices du Jura bernois ont montré, entre 1959 et 2013, leur attachement au canton de Berne. Le rattachement de Moutier, ville symbole du mouvement séparatiste, représente donc l’achèvement officiel de la question jurassienne, cette épine dans le pied de la Suisse contemporaine.
Il y aura toujours des pro-Jura francophone unique dans le canton de Berne mais sans doute très minoritaires en effet, et en ère démocratique, difficile de nier les votes constants depuis 60 ans.
https://www.mediapart.fr/journal/intern ... -de-canton