Pour expliquer les élections et les enjeux du scrutin de dimanche dernier, mieux vaut donner quelques données historiques sur la Birmanie, ou l'Union du Myanmar.
( à partir du site de l'université de laval:
http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/asie/birmanie.htm )
Après plusieurs empires durant le second millénaire, le Royaume-Uni fut le pays qui, en deux temps, colonisa la Birmanie et en garda le contrôle jusqu'à la seconde guerre mondiale. La fin de la domination des britanniques fut assez rapide: la combinaison de la volonté des britanniques de lutter principalement autour des îles britanniques, l'avancée des japonais et la présence de mouvement nationalistes en Birmanie fut très efficace, comme dans d'autres pays asiatiques.
Durant la seconde guerre mondiale, un militaire, Aung San (père d'Aung San Suu Kyi) s'alliera avec le japon après avoir essayé de s'allier avec l'Inde ou avec les communistes chinois (il était un des fondateurs du parti communiste birman, en 1939), pour créer un embryon d'armée qui formera ensuite l'armée de l'indépendance contre les anglais. En 1943, le Japon déclare l'indépendance de la Birmanie, et Aung San devient Ministre de la Guerre. Le Japon reste toutefois l'occupant, et peu à peu, Aung San se rapproche des alliés pour, au final, avec le soutien populaire, repousser le japon de Birmanie. Il doit renégocier en 1947 l'indépendance de la Birmanie avec les anglais qui étaient revenus occuper le pays. La Ligue anti-fascite pour la libération du peuple, qu'il dirigeait depuis 1946 (qui s'était créée durant la guerre contre l'occupant japonais), remporte les premières élections démocratiques en avril 1947, mais Aung San est assassiné en juillet avec plusieurs de ses ministres. Par qui ? Malheureusement, on ne peut pas en être certain. Celui qui fut accusé (et condamné à mort) est U Saw, qui avait été un prétendant au poste de premier ministre avant les élections qu'il perdit. Il avait été premier ministre avant la guerre et avait négocié avec les anglais pour essayer de garantir le statut de Dominion de la Birmanie après la guerre (sans succès) et fut emprisonné 4 ans en Ouganda après que les britanniques découvrirent qu'il avait aussi discuté avec les japonais de son avenir politique au cas où ceux-ci prenaient la Birmanie. Beaucoup de théories, mentionnant le soutien logistique de britanniques, co-existent.
En 1962, un premier coup d'état militaire centralise les pouvoirs dans une "constitution socialisante" avec un parti unique, et toujours beaucoup de militaires. Ce régime qui se disait socialiste eut pour tout bilan une baisse drastique des libertés individuelles et une catastrophe économique. Les ethnies minoritaires furent muselées, leur interdisant leur indépendance.
En 1988, un second coup d'état militaire prit le pouvoir dans le sang et établit la loi martiale. Le pays prit en 89 le nom d' "Union du Myanmar".
C'est en 1988 qui fut fondé la Ligue Nationale pour la Démocratie, par deux anciens généraux et Aung San Suu Kyi, la fille d'Aung San.
Le premier général était Aung Gyi, qui était considéré à un moment héritier du général Ne Win qui régna sur la Birmanie de 1962 à 1988. Avant cette période, il était un homme de confiance de Ne Win, et participa même à un gouvernement de transition de 58-60 (souhaité par un ancien proche de Aung San, devenu à plusieurs reprises premier ministre, et qui, redevenu premier ministre, fut renversé en 1962 par Ne Win). Après le coup d'état militaire, il participa au gouvernement de Ne Win. En 1963, néanmoins, il fut exclu du conseil révolutionnaire pour ses positions contre le gouvernement et sa politique économique, mais également pour la version qu'il avait donné aux japonais du coup d'état de 1962. Il fut emprisonné de 65 à 68 et en 73-74, mais resta en contact intime avec Ne Win, dont il critiquait fortement la politique. En 1987, il publia plusieurs lettres ouvertes à Ne Win qui furent largement diffusée et dont on peut estimer qu'ils eurent une part de responsabilité dans la création du "mouvement pro-démocratique" de 1988. Jusqu'à la fin, il soutiendra l'armée, jurant à quelques jours du coup d'état de 1988 que les militaires ne feraient pas de coup d'état. Après la fondation de la Ligue nationale pour la démocratie avec Aung San Suu Kyi (secrétaire générale) et Tin Oo (vice-président), qu'il présidait, il la quitta, critiquant l'infiltration communiste dans le mouvement. Il créa son propre parti qui ne remporta aux élections de 1990 qu'un seul élu (contre 392 pour la LND). Pendant les années de dominance de la junte, il fut entre autre condamné à 6 mois d'emprisonnement pour ne pas avoir payé une facture d'oeufs. Tout en critiquant fortement la junte au pouvoir, il critiquait aussi l'entourage "communiste" d'Aung San Suu Kyi (critique récurrente de la junte). Il souhaita publiquement que le général Ne Win, qu'il croyait encore influent, face un geste envers la démocratie avant sa mort. A l'enterrement du général, néanmoins, il déclara que s'il avait été un héros de l'indépendance, il avait surtout "violé la démocratie" avec son coup d'état.
Le second militaire qui fut à la fondation de la LND son vice-président est Tin Oo. Celui-ci eut une carrière militaire qui s'épanouit à partir de la première dictature militaire. Après avoir monté quelques échelons pendant la première période démocratique, il devint en 1963 commandant de la région militaire sud-ouest, puis l'année suivante commandant de la région centre. En 1972, il fut promu à la place de vice-chef d'Etat major de la Tadmadaw (l'armée birmane). Sa popularité auprès de la population et des militaires fut redoutée, et il fut mis en retraite précocement en 1976. Ensuite, il fut accusé de haute-trahison et emprisonné parce qu'il avait selon le régime des informations sur un coup d'état raté sur Ne Win. Des manifestations étudiantes suite à cette arrestation, et parmi les slogans, "Longue vie à Tin Oo" eut une bonne place. En 1977, il fut condamné à 7 ans de prison, mais fut libéré en 1980 à l'occasion de l'amnistie générale. Il fit des études et fonda avec les deux autres la LND dont il fut vice-président puis président après le départ d'Aung Gyi. Tout comme Aung San Suu Kyi, il fut emprisonné par la junte, placé en résidence surveillé jusqu'en 2010. Aujourd'hui, il est considéré dans une dépêche AFP sur les élections en Birmanie comme un "cadre de la LND", repris par les journaux français. Il est vrai que le visage de l'opposition à la junte est Aung San Suu Kyi.
Aung San Suu Kyi, elle, ne prit pas part aux deux régimes post-guerre mondiale. A 22 ans, elle s'installa à New York jusqu'en 1988, où elle revint en Birmanie pour s'occuper de sa mère vieillissante (celle-ci, pendant la première période démocratique, avait pris une certaine place politique après la mort de son mari. Elle fut par exemple ambassadrice de la Birmanie en Inde). Elle entra en politique et devint en 1988 secrétaire générale de la LND. Je crois qu'ensuite l'histoire des deux dernières décennies en Birmanie est plutôt bien connue: élections générales en 1990 remportées haut-la-main par la LND, mais ignorées par la junte. Emprisonnements d'opposants politiques, sanctions économiques de la communauté internationale etc...
Depuis quelques mois (voir: chronologie des 18 derniers mois par le courrier international, qui a un grand dossier sur la Birmanie accessible sur son site:
http://www.courrierinternational.com/ar ... transition ) la transition démocratie de la Birmanie est peu à peu en marche. Le gouvernement est dirigé par un civil, les élections partielles (qui en fait sont le remplacement d' "élus" ayant eu des postes ministériels) d'une cinquantaine de sièges dans différentes assemblées nationales ou régionales donnent lieu à une campagne jugée parfois peu démocratiques par la "Dame de Rangoun".
D'après la LND, le parti aurait obtenu au moins l'unanimité moins un des sièges (les résultats du dernier ne leurs étant pas arrivés, selon le parti) des élections de ce dimanche 1er avril.
Le vrai test démocratique sera donc aux prochaines élections générales, pour savoir si la junte militaire sera capable de lacher le pouvoir au peuple birman et réduire son influence sur la politique en Birmanie.