de vudeloin » Sam 15 Oct 2011 00:33
L'affaire aurait pu paraître inaperçue, mais l'Argentine, la seconde puissance économique de l'Amérique du Sud va voter le 23 octobre prochain pour élire son(sa) Président(e), et une partie des membres de la Camara de Los Diputados y del Senado de la Republica...
Ces élections se déroulent dans un contexte économique en voie de dégradation (l'inflation se situe entre 1,5 et 2 % par mois ces temps derniers ), mais dans un contexte politique qui demeure fortement marqué par cette étrangeté politique, en tout cas pour des Européens, que constitue le péronisme ou justicialisme, étrange mélange à l'origine de thématiques conservatrices et de propositions sociales, forme hybride de pouvoir militaire et de bismarckisme latino américain dont l'histoire, largement embellie, d'Evita Peron constitue une des manifestations les plus étonnantes.
Pour ceux qui ne l'ont pas connu cette époque, dans les années 70, l'Amérique Latine fut un continent largement dominé par des dictatures militaires plus ou moins grotesques, dont un livre comme ' l'Automne du Patriarche ', mélange réussi des Rosas, Francia ou Trujillo, témoigne d'ailleurs avec la plume acérée de Garcia Marquez.
Dans les années 70, outre le sinistre Pinochet au Chili, Hugo Banzer régnait sur la Bolivie, l'épouvantable Alfredo Stroessner régentait le Paraguay, le général Videla avait pris le pouvoir en Argentine, tandis que les généraux dominent aussi le Brésil avec Geisel et que l'Uruguay vivait sous la férule de Bordaberry.
Le Pérou et l'Equateur, avec des régimes militaires nationalistes ( qui ont largement inspiré les actuels présidents Humala et Correa ) faisaient exception, tandis que la Colombie et le Venezuela étaient des démocraties formelles où les Etats Unis organisaient, en général, l'alternance entre sociaux démocrates très modérés et sociaux chrétiens plus ou moins conservateurs.
On sait que les années 80 puis les années 90 ont conduit à la démocratisation des pays d'Amérique Latine, sous les coups de boutoir des manifestations populaires ( comme en Uruguay ou en Bolivie) ou les errements des gouvernements en place ( comme en Argentine où la défaite subie face à l'Angleterre lors de la guerre des Malouines a emporté le régime militaire et conduit au retour des civils ).
L'Argentine a donc retrouvé la démocratie au début des années 1980, en installant au pouvoir Raul Alfonsin, candidat du vieux parti de l'Union Civique Radicale, parti centriste des élites urbaines, opposé de longue date aux péronistes et justicialistes.
Mais les péronistes sont revenus au pouvoir avec des personnalités pour le moins déroutantes comme le ' turco' Carlos Menem, qui dut quitter ses fonctions suite à quelques « casseroles « accrochées à sa gestion et à une crise particulièrement grave.
Le paysage politique argentin demeure, comme je l'ai dit, dominé par le courant justicialiste ou péroniste, à la différence que le mouvement lancé à la fin des années 40 par Juan Domingo Peron a connu des scissions et divisions diverses, notamment pendant les périodes de dictature militaire, avec l'émergence d'une tendance de centre gauche et de gauche du péronisme, autour du mouvement clandestin des Montoneros, dans lequel s'est impliqué, lors de ses études, le futur Président Nestor Kirchner.
Une tendance de gauche s'est donc organisée, de même que d'autres péronistes restaient proches de la droite conservatrice, se plaçant dans la filiation corporatiste et « familialiste « du péronisme, en partie inspirée par le parti fasciste italien.
Sur ce point, ne jamais oublier que bien que l'Argentine ait fait du castillan sa langue officielle, une majorité de l'émigration européenne vers le Rio de la Plata est d'origine italienne..
Et que cette origine italienne se retrouve, notamment, dans les pratiques culturelles des portenos, les habitants de Buenos Aires, et singulièrement la plus connue de toutes, le tango.
Pour les autres forces politiques, il est souvent difficile de se faire une place et la plupart des organisations se positionnent au regard des forces divisées du justicialisme, et se répartissent entre l'extrême gauche, la gauche, le centre et le centre droit...
Aussi avons nous un plateau présidentiel aujourd'hui composé de Cristina Fernandez Va de Kirchner, c'est à dire de la veuve du regretté Président Nestor ( on parle parfois de Nestorianisme, sans référence à l'hérésie des premiers temps du christianisme ), présidente sortante et largement favorite des sondages.
Le parti justicialiste fédéral, de centre droite, présente Alberto Rodriguez Saa, gouverneur de la Province de San Luis, province rurale partagée entre montagnes et plaines, et plutôt dépeuplée ( moins de 6 habitants au kilomètre carré ).
Représentatif d'une certaine espèce de caciques politiques régionaux, Rodriguez Saa se présente avec un autre ex gouverneur de province, celui de la province de Santa Fe.
Le parti de droite Union Popular a investi la candidature de Eduardo Duhalde, ancien Vice Président et Président de la République, aujourd'hui âgé de 70 ans et qui avait remplacé, en pleine crise économique, le décrié président Menem.
Le parti centriste Coalicion Civica représente à nouveau la candidate Elisa Carrio, ancienne avocate qui était parvenue en seconde position lors du scrutin présidentiel de 2007.
L'Union civique radicale, pour sa part, présente le fils de Raul Alfonsin, ancien Président de la République, Ricardo Luis Alfonsin dont le colistier est un ancien Président de la Banque centrale.
Le Parti socialiste, membre de l'IS et proche des partis sociaux démocrates européens, présente Hermès Binner, un médecin de 68 ans, gouverneur de la province de Santa Fe, d'origine suisse et singulièrement du canton du Valais.
Les enquêtes d'opinion placent largement en tête pour l'heure Cristina Fernandez de Kirchner, largement soutenue par de nombreux secteurs de la société, à commencer par la toute puissante CGT argentine.
Les plus récents sondages lui accordent en effet de 51 à 55 %, loin devant le deuxième, Hermes Binner, dont le score se situerait entre 12 et 17 %, ce qui constitue une performance intéressante, après le score atteint en 2007 par le cinéaste Fernando Solanas, qui avait obtenu seulement 1,6 % des votes, faute d'avoir pu faire une très longue campagne...
Ricardo Alfonsin est donné entre 8 et 10 %, Eduardo Duhalde entre 6 et 9, Rodriguez Saa entre 9 et 11, tandis qu'Elisa Carrio et le candidat de l'extrême gauche se retrouveraient avec 3 % des voix.
La règle constitutionnelle est simple : il faut avoir au moins 40 % des voix pour être élu(e) et disposer d'une avance d'au moins dix pour cent sur le second.
Les conditions de la réélection de Cristina Fernandez semblent donc réunies.
Nous reparlerons de tout cela dans d'autres messages comme des autres élections prévues ce 23 octobre entre Buenos Aires Mendoza et la Terre de Feu.